L’hebdomadaire Famille chrétienne a consacré un dossier particulièrement intéressant à l’affaire de la petite Jeanne-Marie Kegelin. Ce magazine a reproduit une partie substantielle de l’homélie que j’avais alors prononcée pour les funérailles de cette enfant. J’y disais notamment : « Il est clair que notre foi est plongée dans un désarroi profond alors que nous esquissons la question : pourquoi Dieu permet-il cela ? Une fois de plus, nos mots sont inaptes et nous devons accepter d’attendre, au dernier jour, l’ultime réponse. Mais il nous est donné de regarder Jésus sur la croix. Il y a d’un côté Jésus qui prend sur lui nos souffrances et il y a d’un autre côté Jésus qui appelle mystérieusement certains à prendre part à ses propres souffrances. Il y a d’une part Jésus qui porte notre croix et il y a d’autre part Jésus qui nous invite à porter sa croix. Il y a Jésus qui nous sauve et il y a Jésus qui nous invite à coopérer au salut du monde. » J’entendais signaler la participation de la petite fille à la Passion de Jésus et, de ce fait, à la rédemption des pécheurs. Des lecteurs de F.C. ont réagi à cette conception d’un Dieu qui permet le mal : la fin (bonne) ne justifierait-elle pas alors les moyens (mauvais) ? Voici quelques éléments de réflexion.

 
 
 
 
 
1 - Dieu, certes, n’est l’auteur que du bien. En une expression vigoureuse, Saint Thomas écrit que « Dieu n’a [même] pas l’idée du mal » (Somme théologique, I, 15, 3, 1m)  Ce qu’il créa, « Dieu vit que c’était bon ». Du reste, tout ce qui est, est bon, en vertu de la convertibilité des transcendantaux (l’Être, le Vrai, le Bien, l’Un). En ce sens, le mal n’est qu’un non être, une privation, comme la cécité est une privation de vue. Le mal n’est pas « quelque chose » (aliquid) de positif bien qu’il soit « dans les choses » (in rebus), c’est-à-dire terriblement réel dans le sujet qui pâtit de cette privation, comme dans l’aveugle pour qui la cécité n’est pas rien ! Si tout ce qui est, est bon, alors il n’y a pas de « Mal absolu ». Le démon, comme créature, selon son substrat ontologique, est bon. Il n’y a pas un « souverain mal » qui serait la cause de tous les maux (cf. Somme théologique, I, 49, 3).
 
2 - Dieu exerce une causalité (première) universelle : il crée – et soutient sa créature dans l’être - et il imprime la première motion qui nous donne, pour chaque action, de pouvoir agir à notre tour. Rien n’échappe à sa Providence. Tout ce qui échoit, soit il le veut, soit il permet que cela arrive. Ou alors, sa Providence ne serait pas universelle. Ainsi – et c’est d’ailleurs la malice radicale du péché -, quand je pose un acte qui déplaît à Dieu, je ne peux poser cet acte, en ce qu’il est « quelque chose qui est », qu’en tant que mû par la Cause première qu’est Dieu. C’est dire que je retourne la causalité de Dieu contre la volonté de Dieu ! Comme la causalité divine n’est rien d’autre que sa prodigalité d’être qu’il déverse sur nous, pécher, c’est bel et bien retourner les dons de Dieu contre Dieu.
 
3 – Pour être universelle, la causalité divine n’est pas toujours immédiate. Ceci est très important à comprendre. Dieu utilise des causes secondes, l’homme en particulier, doué de libre arbitre, lequel comporte la possibilité de faillir à l’égard du bien. Dans le cas du mal (de la faute), par conséquent, la responsabilité en incombe totalement à son auteur immédiat, en l’occurrence l’assassin. Si ce qu’il y a d’entité dans son crime vient de Dieu comme de la cause première universelle, ce qu’il y a de pervers vient de lui (l’assassin) comme de la cause seconde immédiate. « L’effet d’une cause seconde défaillante », dit Saint Thomas, doit être « ramené à la cause première non défaillante quant à ce qu’il a d’être et de perfection, non pour ce qu’il présente de défectueux ». L’Aquinate illustre son propos : « Ainsi, tout ce qu’il y a de mouvement dans la jambe qui boite vient de la vertu motrice ; mais ce qu’il y a de dévié dans ce mouvement n’appartient pas à la vertu motrice, il a pour cause la difformité de la jambe » (Somme théologique, I, 49, 2, 2m). Ailleurs, Saint Thomas écrit que, s’agissant, par exemple, d’une action humaine, Dieu imprime un premier mouvement quant à l’exercice (l’être de l’acte) mais laisse la détermination de l’acte (dont la moralité) à la cause seconde qu’est l’homme (cf. De potentia, 3, 7, 13m et 19m).
 
4 – La question du mal requiert de s’élever du cas particulier (ce mal-ci) à l’ordre universel (le bien du tout), abstraction qui est évidemment extrêmement difficile pour les personnes qui sont victimes du mal. Saint Thomas d’Aquin écrit que Dieu fait « ce qu’il y a de meilleur dans le tout mais non dans chaque partie, si ce n’est par rapport au tout ». Or, ajoute-t-il, « le tout, c’est-à-dire l’universalité des créatures, est meilleur et plus parfait s’il y a en lui des êtres qui peuvent s’écarter du bien et qui dès lors en déchoient, Dieu ne les en empêchant pas ». Oui, un univers avec une peccabilité possible et même factuelle est meilleur qu’une sorte de cosmos où tout serait ordonné mécaniquement. Car, dans une perspective de salut, « beaucoup de biens seraient supprimés si Dieu ne permettait que se produise aucun mal ». On a bien lu : Dieu permet le mal. Et le Docteur angélique d’énumérer les sortes de biens dont on serait dépourvu si certains êtres ne défaillaient à l’égard du bien : « Le feu ne brûlerait pas si l’air n’était pas détruit ; la vie du lion ne serait pas assurée si l’âne ne pouvait être tué ; et on ne ferait pas l’éloge ni de la justice qui punit, ni de la patience qui souffre, s’il n’y avait pas l’iniquité d’un persécuteur » (cf. Somme théologique, I, 48, 2). Dans ces exemples, Saint Thomas passe du plan physique au plan biologique pour aboutir au plan moral.
 
5 – Les considérations plutôt philosophiques ne rendent pas compte à elles seules du mystère de la permission divine du mal. Il faut, encore et surtout, dans un regard de foi, contempler la Passion du Christ. Jésus, en prenant sur lui tous les genres de maux, a inversé la valeur et le sens de la souffrance. Celle-ci ne doit plus être regardée comme le châtiment du péché mais comme une contribution positive à la rédemption. Si la peine consécutive au premier péché fut, pour la femme, de devoir enfanter dans les douleurs, voici que, par un merveilleux renversement, au lieu que ce soit la souffrance qui accompagne la génération, c’est la souffrance elle-même qui devient désormais génératrice de vie, fécondée qu’elle a été par la Passion du Christ. On le voit, Dieu ne cause pas le mal comme si lui-même devait le commettre. Mais Dieu tire un meilleur bien du mal déjà commis par d’autres.
 
6 – Illustration à partir d’une catéchèse de Benoît XVI sur Judas : « Du reste, quand nous pensons au rôle négatif joué par Judas, nous devons l'insérer dans la direction supérieure des événements de la part de Dieu. Sa trahison a conduit à la mort de Jésus, qui transforma ce terrible supplice en espace d'amour salvifique et en don de soi au Père (cf. Gal 2, 20; Ep 5, 2.25). Le verbe "trahir" est la version d'un mot grec qui signifie "livrer". Parfois son sujet est même Dieu en personne : c'est lui qui par amour "livra" Jésus pour nous tous (cf. Rm 8, 32). Dans son mystérieux projet salvifique, Dieu assume le geste inexcusable de Judas comme une occasion de don total du Fils pour la rédemption du monde. » (18/16/06)
 
7 – Le mystère du mal n’est pas éludé pour autant. La permission divine reste un mystère et l’envers du mystère, c’est le scandale. Le christianisme se distingue notamment par le fait qu’il n’a pas de réponse standard au drame de l’humanité. La seule réponse crédible n’est-elle pas du reste la compassion muette ? Voici finalement ce qu’en disait Charles Journet : « Quand on parle de Dieu et du mal, la doctrine la plus orthodoxe, si elle est répétée sans être replongée dans la flamme d’où elle est née, si elle n’est pas traversée par quelque secrète vertu de l’Evangile, trahira, elle pourra devenir poison, et comment dès lors ne pas causer le scandale là où l’on pensait porter la lumière ? Même quand il aurait lui-même éprouvé cette flamme, cette vertu, le chrétien, le théologien ne saurait la communiquer : elle est l’huile de la lampe qui ne s’échange pas mais s’achète auprès du divin Marchand ; il pourra tout au plus indiquer la voie où on la découvre, et il sait le nom de la Source d’où tombe d’en haut la clarté intérieure qui illumine d’un coup toutes leurs ténèbres. »
 

De l'Abbé Christian Gouyaud - Paroisse personnelle de la Croix Glorieuse (Strasbourg, église paroissiale Saint Joseph)

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