Mgr Guy Gaucher, carme, est évêque auxiliaire émérite de Bayeux et Lisieux et collaborateur de la Nouvelle Édition du Centenaire des écrits de Thérèse de Lisieux. Il a notamment publié Histoire d’une vie, traduit en vingt et une langues, et Je voudrais parcourir la terre (Cerf, 2000) : Ci-dessous, interview de "Famille Chrétienne" sur la famille Martin :

 

 

 

FC : Les Martin du XIXe siècle peuvent-ils rejoindre les couples chrétiens du XXIe siècle ?

Mgr Gaucher : - René Rémond disait que « l’anachronisme est le péché majeur en Histoire ». Il y a bien évidemment un monde entre nos deux époques. Rappelons, par exemple, que les Martin n’avaient pas l’électricité, donc pas de Frigidaire, de téléphone, de portable, de télévision, ni de voiture à essence. Ils ne payaient pas d’impôt sur le revenu et n’allaient pas au cinéma. Les veillées se passaient à se raconter des histoires, à lire et à jouer ensemble… D’autre part, les incroyables progrès de la médecine nous font oublier aujourd’hui à quel point la mort était présente à cette époque. En huit ans, les Martin vont connaître six décès dont ceux de quatre enfants sur neuf. Imaginez l’inquiétude d’une mère quand survient une quelconque maladie… Cette même mère, d’ailleurs, mourra d’un cancer à 46 ans, après dix-sept ans de mariage. Cette famille est à la fois lointaine et en même temps très proche de nous.

 

 

Louis et Zélie, n’est-ce pas deux vocations religieuses « ratées » qui, à défaut, se consolent en se mariant ?

- Ce ne sont pas des vocations « ratées », mais des chrétiens qui ont voulu donner toute leur vie à Dieu. C’est ce qu’ils ont fait dans le mariage après avoir cru qu’ils étaient appelés à la vie religieuse. Le mariage et la maternité ne furent pas, pour Zélie, des lots de consolation. Elle confessera à sa belle-sœur : « Moi, j’aime les enfants à la folie, j’étais née pour en avoir ! ». Et beaucoup d’hommes aujourd’hui rêveraient de recevoir les lettres aussi tendres que celles qu’elle a adressées à Louis…

 

 

Il y a chez eux une austérité assez peu « médiatique »

- C’est vrai, ils sont considérés comme austères par leur voisinage car ils vont à la messe des ouvriers à 5h30, chaque matin. Ils vivent au rythme de la liturgie et jeûnent durant le Carême. Louis Martin respecte scrupuleusement l’obligation de ne pas travailler le dimanche : contre l’avis de tous et même d’un prêtre, il refuse d’ouvrir son horlogerie-bijouterie ce jour de marché, pourtant le plus rentable… Leur vie est néanmoins bien moins triste que celle de nombre de leurs contemporains : on rit, on joue, on s’amuse bien chez les Martin !

 

 

Pourquoi en a-t-on fait des « bigots rétrécis » ?

- Il y a un péché plus grand que celui de l’anachronisme : c’est l’orgueil de l’homme moderne qui caricature ce qu’il ne comprend pas, et qui ne s’intéresse au passé qu’à la condition que celui-ci lui apporte quelque chose de mesurable. Le critère de la vie chrétienne, ce n’est pas d’abord la prière, c’est la charité concrète. Celle-ci s’est exercée intensément dans le couple, avec les enfants, la famille, les bonnes, les ouvrières, mais aussi les SDF de l’époque. Zélie va se battre pour sauver une petite fille, confiée par une femme très pauvre à de fausses religieuses qui la martyrisent, et elle ira, malgré les calomnies, jusqu’à la police pour que ces femmes soient démasquées. Quant à Louis, il va se décarcasser pour faire rentrer à l’hospice un vieillard qui est à la rue. Lorsqu’il croise, dans la gare d’Alençon, un épileptique que tout le monde fuit, il va jusqu’à mendier pour lui…

 

 

Quelle est leur priorité dans la vie ?

- La sainteté. C’est l’objectif majeur qui éclipse tous les autres. Ce désir les anime tous deux et ils vont le communiquer à leurs enfants. Quand Marie, à 17 ans, veut faire une retraite, sa mère déclare : « L’argent n’est rien quand il s’agit de la sanctification et la perfection d’une âme ». Elle remporte l’accord de son mari d’abord réticent. « Moi aussi, je voudrais bien être une sainte, écrit Zélie, mais je ne sais pas par quel bout commencer ; il y a tant à faire que je me borne au désir ». Elle dit encore : « Je veux devenir une sainte, ce ne sera pas facile, il y a bien à bûcher, le bois est dur comme une pierre. Il eût mieux valu m’y prendre plus tôt, pendant que c’était moins difficile, mais enfin, mieux veut tard que jamais »… Car en plus de l’amour, ils ont de l’humour !

 

 

Comment résumer le secret de leur sainteté ?

- L’unité profonde entre leur vie commune et la vie de l’Esprit en eux. À travers eux, l’Église béatifie l’ordinaire : la vie de tous les jours vécue dans l’absolu du don. Ce ne sont pas des héros de vertu mais des persévérants du quotidien. Ce qui est homogène avec la spiritualité de leur fille. À la différence que celle-ci va emprunter un « ascenseur » pour gagner le cœur de Dieu, et eux un escalier, pas à pas, jour après jour…

 

 

La sainteté, c’est une histoire de famille ?

- Comme l’a écrit le Père Piat, à qui l’on doit la première biographie des Martin : « La nature ne fait pas de bonds. Pour faire émerger un sommet de sainteté, Dieu travaille et soulève toute une chaîne de générations ». Cette béatification souligne l’importance de la famille au sens large dans la germination de la sainteté. La petite Thérèse n’est en effet pas tombée du ciel : elle le « produit » d’une génération de chrétiens qui voulaient être des saints, d’un humus de foi. Là, on retrouve pleinement Vatican II et la vocation à la sainteté de tous les baptisés.

 

 

Louis et Zélie ont néanmoins fait des gaffes dans leur « boulot » de parents…

- Bien sûr ! Comme tous les parents. Et parfois, de grosses erreurs psychologiques, notamment avec Léonie, l’enfant difficile, qui ne trouvait pas sa place, coincée au milieu de ses sœurs. Aujourd’hui, on l’emmènerait chez le psychiatre ! Mais Dieu compose avec nos blessures et nos erreurs de parents. Le signe en est que Léonie me paraît bien partie pour suivre sa petite sœur sur les autels… Sa tombe est de plus en plus vénérée à la Visitation de Caen.

 

 

Léonie, c’était le vilain petit canard ?

- Oui, on l’appelait d’ailleurs la « pauvre Léonie »… Un an avant sa mort, Zélie écrit : « Quant à Léonie, Dieu seul peut la changer ». Léonie n’a pas perdu la foi – les Martin n’ont pas connu cette épreuve – mais elle ne s’est convertie en profondeur que bien après la mort de sa mère, grâce à la petite voie d’abandon de sa sœur Thérèse qui lui fait comprendre que Dieu l’aime comme elle est, et qu’il ne lui demande « qu’un regard, un soupir d’amour ». Louis et Zélie témoignent avec Léonie que l’échec d’éducation et la souffrance qui l’accompagne ont leur place dans le chemin de sainteté des parents chrétiens. On a trop placé la perfection là où elle n’avait pas à être : ce n’est pas l’éducation qui doit être parfaite, c’est l’amour des éducateurs. C’est-à-dire : confiant, espérant et persévérant.

 

 

Pourquoi l’Église a-t-elle attendu vingt siècles pour béatifier des couples ?

- Avant, c’est vrai, il valait mieux être religieuse ou prêtre pour prétendre « grimper » sur les autels… On se mariait quand on ne pouvait faire mieux ! Il y a eu de nombreux couples saints depuis deux mille ans, mais que la sainteté conjugale soit officiellement reconnue et « promue », c’est effectivement très récent. Nous vivons actuellement une révolution quant à la spiritualité conjugale, grâce à Vatican II, au Père Caffarel, l’Anneau d’or, les Équipes Notre-Dame… et toute la « théologie du corps » de Jean-Paul II, un géant en ce domaine, qui réaffirme finalement : l’amour du couple est à l’image de l’amour du Christ pour l’Église, et il est saint !

 

 

Les Martin seraient-ils béatifiés aujourd’hui sans la correspondance familiale ?

- Je ne sais pas… Cela pose une sacrée question, car l’Histoire se fait beaucoup avec la correspondance. Or on n’écrit plus aujourd’hui : on téléphone, on s’envoie un mail express ou un SMS. Que restera-t-il de tout cela comme document pour l’avenir ?

 

 

Faut-il souffrir pour être saint ?

- Au risque d’être brutal, je vais répondre oui. Quoiqu’il en soit, tout le monde souffre sur cette planète. Mais le chrétien peut souffrir autrement, avec le Christ. Il est mort pour nous et le chrétien peut s’unir à sa Passion. Ce n’est pas la souffrance qui prime, c’est l’amour. Or l’amour vrai est toujours crucifié. C’est parfois aujourd’hui se condamner à être seul et incompris que d’affirmer cela. Mais on ne va pas au Paradis en Ferrari…

 

Article extrait de "Famille Chrétienne" N°1596-1597 - Luc Adrian

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