« L’horloger et la dentellière. On dirait le titre d’un roman feuilleton de la fin du XIXe siècle, mais c’est une histoire vraie. L’histoire de deux époux qui seront bientôt élevés à l’honneur des autels. Ce sera le second cas après celui des époux Beltrame Quattrocchi, béatifiés en 2001 par Jean Paul II. Mais pour Louis et Zélie Martin l’événement pourrait avoir un retentissement beaucoup plus vaste. Il s’agit des parents de la sainte que Pie X a appelée « la plus grande sainte des temps modernes », de la petite Thérèse de l’Enfant-Jésus. Leur cause, qui a été ouverte en 1957, est désormais arrivée à sa conclusion. En 1994 déjà, le pape Jean Paul II avait déclaré l’héroïcité des vertus d’un père et d’une mère « plus dignes du Ciel que de la terre », comme l’avait écrit Thérèse dans l’une de ses dernières lettres. Mais cela fait seulement deux mois que le Conseil médical a reconnu le premier miracle attribué à leur intercession, à savoir la guérison soudaine, en juin 2002, à l’Hôpital San Gerardo de Monza du petit Pietro Schilirò, qui venait de naître avec une forme d’insuffisance pulmonaire jugée très grave et irréversible. Le 3 juillet, le Pape Benoît XVI a approuvé le miracle et, il y a quelques jours seulement, le 12 juillet, le cardinal Saraiva Martins, préfet émérite de la Congrégation pour les Causes des Saints, a annoncé dans une Conférence qu’il a tenue à la paroisse de Notre-Dame d’Alençon, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de leur mariage, que la béatification des époux Martin aura lieu le 19 octobre, Journée Missionnaire Mondiale, dans la basilique de Lisieux, près de laquelle sont enterrés les parents de Thérèse.

 

 

 

 

Louis Martin, horloger et bijoutier de profession, avait eu l’intention dans sa jeunesse de se faire moine mais, ne sachant pas le latin, il n’avait pu, en 1845, entrer au monastère du Grand Saint Bernard. De son côté, Zélie, dont le désir avait été d’entrer chez les Sœurs de la Charité qui géraient l’Hôpital Neuf d’Alençon, sa ville, avait vu, pour une raison inconnue, sa demande refusée. Elle s’était alors orientée vers le mariage. La première rencontre avec Louis eut lieu sur le pont Saint Léonard. La jeune fille si habile dans l’exécution du délicat “point d’Alençon” entendit distinctement, alors que Louis passait devant elle, une voix intérieure qui lui disait: « C’est l’homme que j’ai préparé pour toi ». C’étaient les jours de grâce durant lesquels la Vierge, à laquelle Zélie s’était adressée, souriait à la petite Bernadette Soubirous dans la grotte de Massabielle. Le mariage eut lieu dans l’église paroissiale d’Alençon après quelques mois de fiançailles, le 13 juillet 1858, trois jours avant la dernière apparition de Lourdes. Ce prélude mis à part, la vie des deux époux se déroula pendant dix-neuf ans – c’est-à-dire la durée de leur mariage – dans la quotidienneté d’une famille comme les autres, une famille aisée dans laquelle la journée était presque totalement consacrée au travail et à l’éducation des enfants. Seule marque distinctive, les deux époux vivaient en chrétiens les devoirs de leur état. Ils commençaient chaque journée par la messe, respectaient les lois de l’Église, participaient à la vie de la paroisse, insistaient particulièrement sur le repos du dimanche, se confessaient fréquemment et priaient le « bon Dieu », selon l’expression qu’employait toujours Zélie, de leur envoyer des enfants pour qu’ils pussent les élever « pour le Ciel ». Ils en eurent neuf, ils connurent quatre fois la douleur de la mort prématurée qui n’était malheureusement pas, à l’époque, exceptionnelle et élevèrent avec amour leurs cinq filles qui arrivèrent à l’âge adulte. C’est Thérèse qui naquit la dernière, en janvier 1873. Ses parents ne regrettèrent pas d’avoir accueilli de bon cœur les enfants que Dieu avait voulu leur donner. Zélie écrit en effet à sa belle sœur qui venait d’avoir eu la douleur de perdre elle aussi un enfant à sa naissance : « Je suis dans la désolation, j’ai le cœur aussi serré que lorsque j’ai perdu mes enfants […] et, cependant, le bon Dieu vous a encore accordé une grande grâce, puisqu’il [l’enfant] a eu le temps de recevoir le baptême […]. Quand on voit un enfant en danger, c’est toujours par là que l’on commence […]. Quand je fermais les yeux de mes chers petits enfants […], j’éprouvais bien de la douleur, mais […] je ne regrettais pas les peines et les soucis que j’avais endurés pour eux. Plusieurs me disaient : “Il vaudrait beaucoup mieux ne les avoir jamais eus”. Je ne pouvais supporter ce langage. Je ne trouvais pas que les peines et les soucis pouvaient être mis en balance avec le bonheur éternel de mes enfants ». Le plus grand témoignage concernant la sainteté de ses parents vient des écrits de Thérèse qui eut la grâce d’apprendre très tôt, en les regardant, la confiance en Dieu. Elle n’a gardé que peu de souvenirs de Zélie : sa mère mourut en effet d’une tumeur au sein en 1877, alors qu’elle était encore très jeune. Mais les lettres de sa mère sont pleines de références à son enfance vive et joyeuse : « La petite Thérèse est parfois vraiment amusante », écrit-elle en 1876 à sa seconde fille, Pauline, qui est alors en pension : « L’autre jour, elle me demandait si elle irait au ciel. Oui, si tu es bien sage, lui ai-je répondu. “Ah ! maman, reprit-elle alors, si je n’étais pas mignonne, j’irais donc en enfer ? Mais, moi, je sais bien ce que je ferais : je m’envolerais avec toi qui serais au Ciel, puis tu me tiendrais bien fort dans tes bras. Comment le bon Dieu ferait-il pour me prendre ?”. J’ai bien vu dans son regard qu’elle était persuadée que le bon Dieu ne lui pouvait rien, si elle était dans les bras de sa mère ». Dans cette famille, la prière et la confiance en Dieu n’étaient pas seulement recommandées. Elles étaient vécues quotidiennement et les cinq filles respirèrent un air dans lequel l’extraordinaire pouvoir formateur de la prière était la méthode naturellement apprise à chaque pas. « Chez nous », rappelait dans sa vieillesse Céline, l’avant-dernière fille, la compagne de jeux et l’“amie de cœur” de Thérèse, « l’éducation avait comme principal levier la piété. Il y avait toute une liturgie du foyer: prière du soir en famille, mois de Marie, offices du dimanche, lectures pieuses de la veillée. Ma mère me prenait sur ses genoux pour m’aider à préparer mes confessions, et c’était justement à la confiance de ses filles qu’elle faisait toujours appel ». Comme elle apprit vite, Thérèse, avec cette méthode ! Au moment où elle faisait ses premiers pas, raconte sa mère, il lui était difficile de monter l’escalier de la maison. Alors elle se mettait sur la première marche et elle criait : « Maman ! », et elle ne bougeait pas de là tant que sa mère ne lui avait pas répondu : « Oui ! ma petite fille ! ». C’est alors seulement qu’elle levait le pied et surmontait l’obstacle. « Il y avait besoin d’une invocation et d’une réponse d’encouragement pour chaque marche », observe le père Antoine Sicari lorsqu’il commente cet épisode. Et il ajoute : « Plus tard, Thérèse, une fois devenue éducatrice de jeunes novices, leur enseignera qu’il n’y a pas de meilleure méthode pour apprendre à monter vers Dieu que de l’appeler à chaque pas ». Et c’est ce que faisait Zélie devant les difficultés du travail, les maladies des enfants, les contretemps quotidiens, les problèmes que lui donna pendant de nombreuses années la troisième fille, Léonie, une jeune fille fermée, introvertie, rebelle, un peu lente dans l’apprentissage, avec laquelle Zélie n’obtiendra quelque succès qu’à la fin de sa vie. Zélie, dans les joies et les douleurs de la vie, savait qu’elle était protégée et aimée et cette certitude se communiquait comme par osmose au cœur de ses filles : « Mademoiselle X », écrit-elle à Pauline, « est venue me donner de tes nouvelles; […] elle m’a dit que tu avais beaucoup grandi et cela m’a fait bien plaisir. C’est une bien bonne personne que cette demoiselle, c’est dommage qu’elle ait des idées si libérales. Je crois qu’un jour elle changera d’avis, car elle est trop charitable pour que le bon Dieu permette qu’elle ait toujours un voile aussi épais sur les yeux. Son frère nous disait l’autre jour que “Dieu ne s’occupait pas de nous”; il le verra si le bon Dieu ne s’en occupe pas et je crois que ce sera bientôt ! Cela me fait du chagrin que de si bons amis aient de pareils sentiments. Moi, je sais que le bon Dieu s’occupe de moi, je m’en suis aperçue déjà bien des fois dans ma vie, et combien j’ai de souvenirs à ce sujet, qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire ». Cette attitude conduira Zélie à accueillir la nouvelle de sa grave maladie, à quarante-cinq ans et avec cinq filles à élever, sans céder au désespoir : « Le bon Dieu me fait la grâce de ne point m’effrayer; je suis très tranquille, je me trouve presque heureuse, je ne changerais pas mon sort pour n’importe lequel. Si le bon Dieu veut me guérir, je serai très contente, car, dans le fond, je désire vivre : il m’en coûte de quitter mon mari et mes enfants. Mais, d’autre part, je me dis : “Si je ne guéris pas, c’est qu’il leur sera peut-être plus utile que je m’en aille…”. En attendant, je vais faire tout mon possible pour obtenir un miracle : je compte sur le pèlerinage de Lourdes; mais si je ne suis pas guérie, je tâcherai de chanter tout de même au retour ». Zélie n’obtint pas la grâce tant attendue de la guérison. Ainsi Louis dut-il, à cinquante-quatre ans, assumer seul la charge de la maison à un moment où l’aînée, Marie, avait dix-sept ans et la plus petite, Thérèse, à peine quatre ans et demi. Aussi décida-t-il d’aller vivre à Lisieux, où habitait le frère de Zélie, Isidore, et d’offrir à ses filles le soutien maternel de sa belle sœur, Céline Fournet, amie et confidente de sa femme. Le souvenir de ces années est extraordinairement vif chez Thérèse qui, étant la plus petite et la dernière, reçut de son père un amour tout particulier : c’est à elle qu’étaient dédiés la promenade du soir avec la visite au Saint-Sacrement, les après-midi passés à pêcher sur la rive du fleuve, le dernier baiser après la prière du soir devant la statue de la Vierge apportée d’Alençon et si chère à Zélie et à Louis. C’est ainsi que le cœur de Thérèse s’ouvrit à nouveau; elle surmonta peu à peu la douleur de la mort de sa mère, douleur qui l’avait rendue initialement plus fragile, encline aux larmes et à la mélancolie, et découvrit dans les yeux de son père un amour qui renvoyait naturellement à Dieu et se réalisait dans la charité : « Pendant les promenades que je faisais avec papa, il aimait à me faire porter l’aumône aux pauvres que nous rencontrions; un jour nous en vîmes un qui se traînait péniblement sur des béquilles, je m’approchai pour lui donner un sou, mais ne se trouvant pas assez pauvre pour recevoir l’aumône, il me regarda en souriant tristement et refusa de prendre ce que je lui offrais. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur, j’aurais voulu le consoler, le soulager. Papa venait de m’acheter un gâteau, j’avais bien envie de le lui donner mais je n’osai pas. Cependant je voulais lui donner quelque chose qu’il ne puisse me refuser, car je sentais pour lui une sympathie très grande. Alors je me rappelai avoir entendu dire que le jour de la première communion on obtenait tout ce qu’on demandait. Cette pensée me consola et bien que je n’eusse encore que six ans, je me dis : “Je prierai pour mon pauvre le jour de ma première communion”. Je tins ma promesse cinq ans plus tard et j’espère que le bon Dieu exauça la prière qu’Il m’avait inspirée de Lui adresser pour un de ses membres souffrants ». Nous ne pouvons pas ne pas parler dans ces pages de l’Histoire d’une âme dans laquelle on trouve réfléchie la grandeur de Louis, son état de grâce qui lui permit de former, moins par les paroles que par l’exemple, cet esprit de confiance en Dieu qui caractérise fortement Thérèse : « Les fêtes ! ah ! que ce mot rappelle de souvenirs ! Les fêtes, je les aimais tant ! J’aimais surtout les processions du Saint-Sacrement. Les fêtes ! ah ! si les grandes étaient rares, chaque semaine en ramenait une bien chère à mon cœur : Le Dimanche ! Quelle journée que celle du Dimanche ! C’était la fête du Bon Dieu, la fête du repos. Toute la famille partait à la Messe. Tout le long du chemin et même dans l’église, la petite “Reine à Papa” lui donnait la main, sa place était à côté de lui et quand nous étions obligés de descendre pour le sermon il fallait trouver encore deux chaises l’une auprès de l’autre. Ce n’était pas bien difficile, tout le monde avait l’air de trouver cela si gentil de voir un si beau vieillard avec une si petite fille que les personnes se dérangeaient pour donner leurs places. Quand le prédicateur parlait de sainte Thérèse, papa se penchait et me disait tout bas : “Écoute bien, ma petite reine, on parle de ta sainte patronne”. J’écoutais bien en effet, mais je regardais papa plus souvent que le prédicateur, sa belle figure me disait tant de choses ! Parfois ses yeux se remplissaient de larmes qu’il s’efforçait en vain de retenir…». Thérèse insiste surtout sur le verbe regarder quand elle parle de son père : « Que pourrai-je dire des veillées d’hiver, surtout de celles du Dimanche ? Ah ! qu’il m’était doux après la partie de dames de m’asseoir avec Céline sur les genoux de Papa ! Ensuite nous montions pour faire la prière en commun et la petite reine était toute seule auprès de son Roi, n’ayant qu’à le regarder pour savoir comment prient les saints...». Il faut dire que Thérèse ne se sentit jamais une sainte mais qu’elle s’était toujours sentie fille de saints. Voici ce qu’elle dit dans une lettre qu’elle envoie à son père à une époque où elle est déjà au Carmel: « Quand je pense à toi, je pense naturellement au bon Dieu ». Il revint ainsi à Louis, entre 1882 et 1887, d’accompagner trois de ses cinq filles à la porte du Carmel de Lisieux : Pauline, la mère adoptive de Thérèse, y entra la première; Marie, l’aînée, quatre ans plus tard; Thérèse, enfin, ce qui représenta pour son père le sacrifice le plus grand, un an après. Elle avait obtenu la permission spéciale de prendre l’habit des carmélites à quinze ans. À cette occasion l’un de ses amis disait à son père : « Abraham n’a pas à vous en remontrer; vous auriez fait comme lui si le bon Dieu vous avait demandé de sacrifier votre petite Reine ». Il repartit aussitôt : « Oui, mais je l’avoue, j’aurais levé lentement mon glaive, espérant l’ange et le bélier ». Et pourtant c’était de lui que ses filles avaient appris comment trouver dans la vie « la part la meilleure qui ne sera pas enlevée ». En 1885, il partit pour ce qui allait être son dernier pèlerinage. Il se rendit en Terre Sainte, fidèle à une tradition qui lui était chère. Sa femme et ses filles l’avaient souvent vu partir, bâton en main, pour Chartres, ou aller à Paris pour prier au sanctuaire de Notre-Dame-des-Victoires. En cette dernière occasion, il avait écrit de Constantinople à Marie : « Finalement, ma Marie, ma grande, ma première, continue à conduire ton petit bataillon du mieux que tu peux et sois plus raisonnable que ton vieux père, qui en a déjà assez de toutes les beautés qui l’entourent et qui rêve du Ciel et de l’infini ». Il faisait ainsi écho à ce que Zélie avait écrit à sa belle sœur quand elle était désormais consciente de la gravité de son mal : « Voilà donc encore passée une année… Pour moi, je ne le regrette pas, j’attends avec impatience la fin de la prochaine : je n’ai cependant guère sujet de me réjouir de voir le temps s’avancer, mais je suis comme les enfants qui ne s’inquiètent pas du lendemain, j’espère toujours du bonheur ». Dans les dernières années de sa vie, après avoir offert à Dieu toutes ses filles – Léonie et Céline entreront elles aussi au couvent après sa mort – il dut affronter l’épreuve la plus difficile : une maladie pénible qui lui fit perdre lentement ses facultés mentales et l’amena à être interné dans le sanatorium de Caen. Dans ses moments de lucidité qui alternaient avec de longues crises, il cherchait à tout offrir au bon Dieu, acceptant par amour, lui qui avait toujours été très actif et entreprenant, cet état douloureux : « J’avais toujours été habitué à commander et je me vois réduit à obéir, c’est dur. Mais je sais pourquoi le bon Dieu m’a donné cette épreuve : je n’avais jamais eu d’humiliation dans ma vie, il m’en fallait une ». Quand il s’éteignit, en 1894. Thérèse écrivit : « La mort de papa ne me fait pas l’effet d’une mort mais d’une vraie vie. Je le retrouve après six ans d’absence, je le sens autour de moi, qui me regarde et me protège ». La sainteté de ses parents n’a peut-être pas le caractère extraordinaire de celle de Thérèse, mais pour comprendre combien celle-ci est redevable à ses parents, il suffit de lire le témoignage d’un ami de Louis, Christophe Desroziers, qui, en 1899, après avoir lu la première édition de l’Histoire d’une âme, écrivait : « Ce n’est pas sans une vive émotion que j’ai trouvé là le portrait physique et moral de ce cher Louis, un des hommes que j’ai le plus aimé sur la terre. Je n’ai jamais rencontré de cœur plus haut ni d’âme plus généreuse et c’est certainement de lui que sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus tient la noblesse de ses sentiments ».

 

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