En France, l'Eglise a vécu une très grave crise : elle était en germe avant le Concile et elle a éclaté aussitôt après le Concile. Elle s'est durablement enracinée dans le prolongement du Concile. Même si la question est sensible, dérangeante, il semble plus que jamais nécessaire de chercher à savoir ce qui fut à l'origine de cette crise et pourquoi elle a pu se développer avec une si étonnante facilité dans nos diocèses. Récemment, un de nos évêques a tenté de couper court aux analyses de plus en plus nombreuses qui cherchent à décrypter les raisons de la crise. Il s'agissait probablement, pour ce pasteur diocésain, d'une tentative de dédouaner de toute responsabilité la génération qui fut aux commandes de la pastorale de ces trente piteuses dernières années. Autrement dit, de fermer les yeux devant des problèmes bien réels.

 

 

 

messecroixjesus.jpgMais pourquoi voudrait-on nous empêcher de poser deux questions simples : comment se fait-il que nous en soyons arrivés là ? Quelles leçons peut-on tirer pour la conduite pastorale des diocèses français ? Il est nécessaire, en effet, de regarder la réalité et d'étudier cette période difficile dont nous payons aujourd'hui un prix fort qui s'évalue à partir d'une désertion massive : chute des vocations, fidèles moutonniers, parents et grands-parents d'enfants devenus soudain indifférents - et parfois hostiles - aux questions religieuses, baisse alarmante de la pratique dominicale... Attribuer cette situation aux seules difficultés du moment, bien réelles, n'explique pas tout : il y a bien d'autres facteurs internes à l'Eglise elle-même - nous parlons de l'Eglise établie dans les diocèses - qu'il faut oser regarder. Car refuser d'établir un bilan, c'est refuser de trouver un remède à une crise qui se prolonge. Autrement dit, c'est refuser de remettre la pastorale actuelle sur les rails et c'est demeurer sourds aux appels de tant de fidèles réclamant des pasteurs enfin capables de mettre enfin en œuvre les richesses du concile Vatican II compris à la lumière de la Tradition. Refuser d'établir un bilan, c'est demeurer volontairement dans l'erreur de tant de pasteurs, de religieux, de théologiens qui ont pris en mains les commandes de l'Eglise en France en se réclamant de Vatican II, tout en refusant de tenir compte de l'enseignement conciliaire. Car pour le plus grand nombre de ces managers ayant obtenu pignon sur rue à partir des années 70-80, le Concile - le vrai ! - ne correspondait ni à leurs schémas idéologiques, ni à leurs plannings pastoraux : suivre Vatican II comme le demandait l'Eglise, c'était déjà "trop tradi" (pensez donc : un Concile qui demande de maintenir le latin et le grégorien !), "trop rétro" (pensez-donc : un Concile qui précise que personne n'a le droit de modifier quoi que ce soit en liturgie !), "trop romain" (pensez donc : un Concile qui insiste sur l'obéissance due au Souverain Pontife!). Pour les idéologues des années 70, les textes conciliaires étaient déjà suspects et il devenait urgent de les remplacer par l' "esprit du Concile". Ce que firent nos curés et ce qu'acceptèrent nos évêques. Vatican II fut donc purement et simplement occulté par les très nombreux responsables clercs et laïcs qui s'en réclamaient. Aujourd'hui encore, une majorité d'évêques français en poste continuent, exactement comme dans les années post soixante-huitardes, à s'opposer aux fidèles qui, dans les paroisses, demandent la mise en œuvre de ce qui a été décidé par Vatican II. Ces évêques, qui mettent une chape de silence sur tous les documents venant de Rome, préfèrent s'épuiser en rencontres et en réunions stériles au cours desquelles on tente de sauver les apparences en réorganisant interminablement les structures d'Eglises locales complètement sinistrées. Parallèlement, nombre de fidèles continuent à ronronner comme si un retour au véritablement enseignement conciliaire n'était ni nécessaire ni urgent. Il est tellement plus réconfortant pour eux de continuer à disserter à perte de vue sur des problématiques éculées !

 

Un exemple très récent illustre cette situation grotesque : dans une grande ville de province, on a organisé un regroupement des paroisses. Les six clochers ainsi réunis sont ainsi sous la coupe d'une équipe de laïcs dits "engagés" qui organisent la vie liturgique d'une façon quasi stalinienne. Dans cinq paroisses qui suivent docilement les décisions de l'équipe en question, des messes dominicales célébrées de façon "youkaïdi-youkaïda" n'attirent qu'une poignée de fidèles sexagénaires au nombre desquels, bien sûr, se trouvent deux ou trois religieuses en civil très à la pointe de ce qui passait pour le must liturgique dans les années 70. La seule paroisse qui attire les fidèles - et surtout des jeunes - est celle où le curé à maintenu (malgré les pressions d'une poignée de fidèles venus des cinq autres paroisses) une liturgie digne avec du chant grégorien. Résultat ? Dans les cinq paroisses liturgiquement farfelues, on organise des réunions au cours desquelles on se demande comment faire pour que le curé de la sixième paroisse entre dans le rang et cesse de faire des messes "trop tradis" qui attirent les gens... Triste pratique de la réunionnite stérile qui témoigne d'un conservatisme caractéristique qu'on trouve chez ceux-là même qui, il y a 40 ans, s'autoproclamaient comme l'avant-garde permanente de l'Eglise. Bien entendu, on peut comprendre ceux qui redoutent les résultats d'une analyse de la situation qui risquerait de révéler que les responsables de la crise furent en grande partie les évêques eux-mêmes. Pour autant, faut-il se voiler la face et continuer à faire comme si de rien n'était ? N'est-il pas plus courageux de débattre sérieusement sur l'origine du "naufrage pastoral" et reconnaître la part de responsabilité directe de l'épiscopat français, comme l'a d'ailleurs fait courageusement, entre autres, Mgr Gaidon, ancien Evêque de Cahors ? L'efficacité d'une pastorale qu'on aimerait voir mise en œuvre aujourd'hui ne vient-elle pas aussi de ce que l'on ose dire ce qui n'allait pas, ce qui ne va plus, ce qui ne va toujours pas ? De plus en plus de voix reconnaissent aujourd'hui que beaucoup de pasteurs diocésains, au moment où il s'agissait de mettre Vatican II en œuvre, ont manqué de lucidité, de courage, et surtout de fidélité à la ligne tracée par l'Eglise. Au lieu d'appliquer le Concile et de tenir compte des rappels à l'ordre de Paul VI, en bien des espaces ecclésiaux de France, on a laissé faire toutes les expériences qui contredisaient ouvertement l'enseignement des pères conciliaires et allaient mener à la déroute qu'on sait. Oui, les expériences liturgiques et catéchétiques imaginées par des états-majors diocésains mis en place par les évêques de France contredisaient ouvertement le Concile ou, plus habilement, l'ignoraient superbement. Oui, dans les séminaires diocésains ont été nommés, par les évêques de l'époque, des Supérieurs qui interdisaient aux futurs prêtres de se montrer fidèles à l'enseignement de l'Eglise et de se montrer respectueux des enseignements du Souverain Pontife. Oui, dans ces mêmes séminaires diocésains, il était interdit de célébrer l'Eucharistie en respectant les normes liturgiques. Oui, dans les paroisses, on a interdit à des curés de célébrer la messe en respectant le missel romain, et d'enseigner un catéchisme plus solide que celui qui était imposé à travers les "parcours catéchétiques" élaborés dans les commissions diocésaines. Oui, l'essentiel ne devait plus être de servir l'Eglise, mais d'imposer partout des pratiques pastorales imaginées par des commissions où ne siégeaient qu'une "nomenklatura" contestant systématiquement le Magistère. Ceux qui refusaient cette pagaille organisée étaient priés d'aller voir ailleurs : on a ainsi dissout des chorales, licencié des organistes, interdit à des prêtres fidèles à Rome de célébrer la messe en public. Ceux qui voulaient échapper à ce marasme ont dû chercher asile hors de France, auprès d'évêques et de cardinaux qui ne se résignaient pas à accepter l'inacceptable.

 

L'épiscopat français - hormis des hommes courageux mais très isolés comme Mgr Gaidon précédemment cité ou Mgr Madec - se montrait incapable, faute d'avoir été solidement formé et faute d'avoir un solide sensus ecclesiae, de prendre de la hauteur pour apporter des réponses claires et solides à un monde profane et laïciste qui faisait largement sentir son influence dans les rangs du clergé d'alors. Durant de longues années, on vit donc dans notre épiscopat beaucoup de difficultés à délivrer et à assumer à temps et contretemps une parole libre, vraie, puissante et prophétique. Au lendemain du Concile, les évêques de France se montraient incapables de tracer les voies d'un renouveau évangélique et ecclésial indispensable. Nous sommes trop peu nombreux aujourd'hui pour ne pas nous attrister de voir de nombreux catholiques - clercs et laïcs - encore très imprégnés de concepts pastoraux dépassés et stériles, alors que l'amertume ou la déprime minent secrètement tant de prêtres ou de chrétiens militants de cette mouvance post soixante-huitarde. Une telle amertume est pourtant compréhensible chez ceux qui, pendant tant d'années à dépenser leur énergie, constatent à présent ce qu'il convient d'appeler une déroute pastorale. Mais le plus inquiétant est de constater qu'aujourd'hui cette déroute semble se poursuivre en bien des secteurs de l'Eglise, même si c'est à vitesse réduite. Et elle se poursuit dans la mesure où personne ne semble vouloir prendre le temps de regarder les composantes du catholicisme français. Pourtant, c'est la prise en compte de ces composantes qui devrait servir de base à une pastorale cohérente. Nous distinguerons trois grandes "familles" de fidèles, dont la persistance actuelle est comme le résultat des errances de la pastorale mise en place au siècle dernier, errances qui ont conduit à la dispersion des pratiquants en de multiples chapelles dont les intérêts locaux contrecarrent souvent la mission fondamentale de l'Eglise. Premièrement, on trouve des jeunes. Ils sont peu nombreux dans nos paroisses, il est vrai, mais ils existent... Ces jeunes ne s'intéressent pas aux débats qui ont secoué l'Eglise dans les années 70; ils ne comprennent pas qu'on ait pu se battre pour des histoires de latin et de dentelles à la messe. Mais ce qu'ils comprennent encore bien moins, c'est que des évêques en postes au moment de Vatican II aient pu priver les fidèles de la vraie liturgie et du vrai catéchisme ou que d'autres évêques, aujourd'hui, gardent le silence quand il faudrait parler et dénoncer les pratiques liturgiques et catéchétiques déviantes. Pour ce qui est strictement de la liturgie, ces jeunes-là préfèrent cent fois le "style" Benoît XVI - qui découle directement du respect des décisions conciliaires - que le "style" décousu des messes paroissiales supposées plaire au peuple. Deuxièmement, on trouve aussi, parmi les pratiquants, des jeunes ménages. Souvent désignés comme "cathos BCBG", ils ne fréquentent guère les paroisses "ordinaire" mais préfèrent des assemblées où, semble-t-il, ils se sentent plus à l'aise pour afficher leur appartenance à une classe sociale qui leur est commune. Si ces jeunes couples se font un point d'honneur d'admirer le pape - le must étant de pouvoir assister à l'un de ses audiences -, on constate que, paradoxalement, les questions liturgiques sont pour eux totalement secondaires. Pour beaucoup, il s'agit d'accepter la façon de célébrer du prêtre, même si elle est déviante, afin de ne pas déranger : comme il existe un "politiquement correct", il existe ici un "liturgiquement correct" qui se vit en communauté d'appartenance. Il y a incontestablement beaucoup de valeurs chrétiennes au sein de cette génération de fidèles. Mais il y a aussi un grand risque : celui de finir par n'apprécier plus que des piétés "en kit" qui, à la longue, rendent le fidèle perméable à des pratiques liturgiques dont les variétés, procédant de la subjectivité des assemblées, ne sont pas toujours en accord avec une célébration objective de la foi catholique. Troisièmement, on trouve les pratiquants d'un certain âge qui acceptent avec une désarmante bienveillance des célébrations liturgiques d'une désolante platitude. Cette génération, qui est aujourd'hui celle de la majorité de nos prêtres, ne semble pas pouvoir comprendre que c'est son acceptation des excentricités liturgique qui a largement contribué à vider les églises. Elle a tout accepté (parfois à contrecœur) : l'abandon du latin, la célébration face au peuple, la désacralisation, l'interdiction de chanter du grégorien, les messes bavardes et improvisées, la communion dans la main, les absolutions collectives, la suppression des processions, les messes dominicales "anticipées" du samedi soir, les ADAP, les bénitiers à sec, le curé qui se faisait appeler par son prénom et qui demandait qu'on le tutoie, les prêtres en civil, les évêques qui voulaient qu'on les appelle "père" au lieu de "monseigneur", les regroupement de paroisses, les stages d'animation liturgique... Tout, cette génération a tout accepté... et on lui dit à présent qu'il faut abandonner tout ça. Il est incontestable que cette génération de fidèles, qui a été habituée à la désobéissance des clercs, ne peut plus comprendre un discours qui, chez les jeunes catholiques, commence par : "le pape demande de..." ou "le pape a dit que...".

 

Maintenant, qu'il y ait débat sur toutes ces questions, que notre brève analyse présentée ici soit elle-même partielle ou critiquable - elle est forcément très incomplète -, nous le comprenons et nous l'acceptons. Mais l'important n'est-il pas de susciter ce débat au lieu de le refuser ? L'important n'est-il pas de prendre en compte la situation actuelle, telle qu'elle est véritablement ? L'urgent n'est-il pas d'avoir la volonté de débarrasser la liturgie de l'Eglise des scories que nos évêques trop timorés ont laissé s'accumuler tout en faisant croire aux fidèles qu'ils suivaient l'enseignement de Vatican II ?

 

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