Au-delà des débats qui se font autour du Motu proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI et de la position des fidèles - à commencer par les prêtres - concernant la liturgie, subsiste une question importante qu'il faut bien se poser : qu'est-ce qui est à l'origine du mouvement dans lequel se reconnaissent ceux qui refusent le Concile et la réforme liturgique qui en est issue ?
Les réponses que l'on pourrait donner à cette question sont multiples, souvent complexes, et l'on ne pourra ici qu'esquisser quelques grandes lignes qui concernent un phénomène essentiellement français. Essentiellement français, en effet, car il est né et s'est développé en France - pays où les "expériences liturgiques" ont été de loin les plus audacieuses - avant d'être exporté hors de nos frontières par des clercs français ou ayant fait des études dans les séminaires français.


 

 

 

messe12.jpg1. LA SITUATION

 

Au moment où se déroule le Concile, les questions liturgiques n'intéressent pas grand monde. Ce qu'on a appelé le "mouvement liturgique" ne concerne que quelques spécialistes dont les travaux seront plus ou moins bien reçus dans des paroisses non impliquées directement dans les débats. A cette époque, les fidèles qui vont à la messe suivent la liturgie facilement : ils ont l'habitude de son déroulement qui est partout le même et connaissent les prières et les chants en latin.
Cependant - et contrairement à ce qu'on imagine aujourd'hui - cette liturgie minutieusement décrite et fixée dans les livres hérités essentiellement du Concile de Trente, est loin d'être satisfaisante. A mots couverts, des célébrants en critiquent la complexité et la lourdeur (surtout lorsqu'il s'agit de la mettre en oeuvre dans des paroisses rurales de zones déchristianisées) et déjà, en cachette, des petits groupes de fidèles soutenus par des prêtres avant-gardistes imaginent des célébrations simplifiées au cours desquelles les rites ne sont plus toujours respectés. Ces "expériences" restent cependant marginales et ne touche pas directement les messes paroissiales.
Par ailleurs, on se fait aujourd'hui une idée fausse de la liturgie au moment du Concile si l'on imagine qu'il existait partout des messes chantées en grégorien : dans la très grande majorité des paroisses de France, il n'y a ni orgue ni chorale mais un simple harmonium joué tant bien que mal par la personne jugée la plus capable et un groupe de "bonnes âmes" généralement incapables de chanter autre chose que des cantiques : "Je m'avancerai...", "Jour du Seigneur...", "Reçois l'offrande...", "J'ai reçu le Dieu vivant...", "Tu es mon berger...", etc. Les fidèles chantent peu et souvent mal : le Français n'a pas véritablement de culture musicale. Le dimanche, à la grand'messe, le grégorien se limite le plus souvent à l'Ordinaire VIII et, les jours de fête, à une "messe royale de du Mont". En fait, la seule messe assez connue pour être intégralement chantée en grégorien - souvent par un seul chantre - est la "messe de requiem". En semaine, on célèbre des "messes basses".

 

 

 

2. DES SIGNES DE RUPTURE

 

Au moment où la messe "conciliaire" - appelons-la comme ça - doit se mettre en place dans les paroisses, très peu de "simples fidèles" connaissent les textes de Vatican II. Les évêques eux-mêmes n'en donnent que des résumés très sommaires (dans lesquels ont devine un enthousiasme quelque peu naïf : "maintenant, ça va changer et se sera bien...") qui ne sont reçus que dans des cercles restreints qui deviendront rapidement influents car composés de fidèles ayant déjà donné la preuve qu'ils étaient disposés à accepter des modifications dans la liturgie.
Dès lors, les expériences liturgiques jusqu'ici faites en cachette par des petits groupes peuvent passer pour porteuses du renouveau souhaité par le Concile. Ceux qui en sont les promoteurs vont alors chercher dans les documents conciliaires tout ce qui pourra justifier des pratiques restées limitées et jusqu'ici considérées comme illégitime. Dès la fin de Vatican II, les partisans d'une liturgie moins "sclérosée", moins ritualisée, vont trouver dans Sacrosanctum Concilium des passages qui leur permettent de justifier leurs façons de faire, passages qu'ils s'emploieront à lire et à présenter en étudiant les documents conciliaires à partir d'une "herméneutique de rupture" totalement contraire à toute la tradition de l'Eglise. C'est cette relecture erronée du Concile qui sera amplifiée par les médias et diverses publications d'organismes appartenant à l'Eglise de France (on pense aux publications du CNPL, par exemple (1) ) qui constituera pour l'ensemble des fidèles, prêtres y compris, le seul accès aux travaux de Vatican II.

 

 

 

3. RESULTATS

 

En très peu d'années, voir souvent en quelques mois, la messe que les fidèles connaissaient est remplacée partout par des célébrations expérimentales au cours desquelles le célébrant est laissé libre d'organiser la liturgie selon la vision qu'on lui a donnée du Concile. Là où se trouve ayant un sens aigu de la liturgie, les modifications de la liturgie sont minimes et sont introduites sans heurts; là, la liturgie "conciliaire" est acceptée. Mais ces cas sont l'exception : dans la majorité des paroisses, des célébrants font subir à la liturgie un processus de désacralisation en se basant sur les notions de "simplification" et de "participation" qui figurent bien dans les documents conciliaires mais qui sont comprises de travers. On abouti alors à un grand "n'importe quoi" s'appuyant sur deux changements dans la pratique dont, à l'époque, personne - ou presque - ne mesure les conséquences : le retournement des autels et l'abandon du latin et du grégorien.
Pour le paroissien lambda, c'est l'empilement des changements arbitraires affectant la liturgie qui constitue un acquis majeur du Concile alors que, comme le fera remarquer le Cardinal Ratzinger (et d'autres avec lui) rien de tout ce qui est imposé aux fidèles et qui banalise la liturgie n'a été demandé par Vatican II. Les prêtres qui "blessent" ainsi la liturgie - et les fidèles - sont soit des anciens qui ont eu une overdose de latin et qui font des poussées de fièvre dès qu'ils entendent du grégorien, soit des jeunes clercs de la génération "mai 68" pour lesquels il est interdit d'interdire, mais qui passent leur temps à interdire aux fidèles de recevoir ce que l'Eglise veut leur donner.
En conclusion, on peut affirmer que l'ensemble des messes paroissiales que l'on trouve aujourd'hui sont le résultat non du Concile lui-même mais de sa mauvaise interprétation. Il n'est donc pas hasardeux d'affirmer qu'aujourd'hui, parmi ceux qui parlent de liturgie ou qui s'en occupent dans les paroisses, bien peu savent ce qu'elle est réellement.

 

 

 

4. LA POSITION DES EVÊQUES DE FRANCE

 

Elle est facile à résumer : face à la désagrégation de la liturgie, ils laissent faire les démolisseurs et finissent bien souvent par donner eux-mêmes l'exemple de ce qu'il ne faudrait pas faire.
Les rappels à l'ordre des Souverains Pontifes sont passés sous silence les uns à la suite des autres; les expériences les plus farfelues sont encouragées et les prêtres qui veulent demeurer fidèles au véritable enseignement de Vatican II sont sanctionnés.
Bien plus : dans les séminaires diocésains, il est strictement interdit de respecter la liturgie, laquelle n'est d'ailleurs plus enseignée. Sous couvert d'une "spontanéité" qui voudrait répondre aux excès d'un certain ritualisme qu'on avait pu parfois voir se développer avant Vatican II, la dissidence à tous les niveaux devient comme un nouveau dogme s'appuyant sur le "complexe anti-romain" que dénoncera Hans Urs von Balthasar.

 

 

 

5. LES CONSEQUENCES

 

Dans cette situation, on voit que les fidèles n'ont plus que quatre possibilités.
Une première catégorie de fidèles ne trouvant plus leurs repères dans les messes hors-normes qui se multiplient dans les paroisses et sont caractérisée par une désacralisation affichée, décide d'arrêter toute pratique dominicale. A quoi bon aller à la messe si c'est pour en revenir affecté et aigri ? La solution que choisissent les fidèles de ce groupe est d'ailleurs encouragée par nombre de prêtres qui, voyant leurs églises se vider, se consolent en déclarant que les assemblées dominicales diminuent en nombre mais gagnent en qualité...
Une deuxième catégorie est composée de fidèles qui acceptent les liturgies "à la carte" proposées dans les paroisses. A leurs yeux, progressivement, la sympathie du célébrant et la chaleur communicative de l'assemblée finissent par avoir davantage d'importance que se que réalise et signifie la liturgie de l'Eglise; d'où, pour ceux qui composent cette catégorie, un goût plus ou moins marqué pour des célébrations plus anthropocentriques que théocentriques qui donnent à certaines personnes en mal de reconnaissance sociale une occasion d'occuper le devant de la scène liturgique. Cette situation favorise alors une cléricalisation de certains laïcs entretenue par une laïcisation de clercs en mal d'identité sacerdotale; elle conduit aujourd'hui à avoir une fausse vision de l'Eglise en minimisant la spécificité du sacerdoce au profit d'une ecclésiologie de type luthérien où la communauté locale bénéficie d'un pouvoir décisionnel dans laquelle se dilue puis disparaît la vie sacramentelle.
Une troisième catégorie de fidèles est composée de ceux qui, déçus par les liturgies paroissiales, se sont laissés séduire par les célébrations des communautés nouvelles nées dans le contexte de crise et de flottement de l'après-Concile. Qualités de ces liturgies : elles sont plus priantes et moins bavardes que les messes paroissiales; elles intègrent des éléments que l'on ne retrouve plus dans les "Eucharisties paroissiales" (cierges, encens, dignité... parfois même quelques chants latins). Défauts de ces liturgies : elles conduisent assez souvent à confondre l'émotionnel avec l'intériorité et intègrent des particularismes qui les distinguent de l'authentique rite romain (gestes exagérés, pathos, chants litaniques prolongés, répertoire musical exagérément typé...) Autant de caractéristiques qui favorisent l'émergence de célébrations spécifiques de groupes plus ou moins fermés sur eux-mêmes et qui font que pour participer à de telles liturgies, il faut nécessairement partager les goûts et les convictions des leaders de ces communautés nouvelles. Le Cardinal Ratzinger n'a-t-il pas rappelé qu' « on reconnaît une liturgie authentique à ce qu'elle est cosmique et non fonction du groupe qui célèbre ? ».
La quatrième catégorie est composée de fidèles qui, à l'origine, se ne sentaient à l'aise ni dans les célébrations obligatoirement désacralisées ou banalisées des paroisses (Benoît XVI fait clairement allusion à ces fidèles dans son Motu proprio Summorum Pontificum), ni dans celles trop particulières des communautés nouvelles, mais demandaient simplement la liturgie de l'Eglise célébrée comme le Concile demandait qu'elle soit célébrée : sans nulle rupture avec la tradition, sans chamboulements faits pour choquer ou désorienter. Ces fidèles demandaient des liturgies dignes, éventuellement célébrées en latin et versus orientem, c'est-à-dire intégrant des éléments que Vatican II n'avait pas supprimés mais, au contraire, encourageait vivement à préserver.
Ces fidèles n'ayant jamais été ni entendus ni compris par leurs évêques, se sont alors tournés vers des mouvements tels que le "lefebvrisme" lequel, voyant son succès grandir, s'est rapidement radicalisé et a multiplié ses attaques contre la "messe conciliaire" en oubliant que le vrai problème n'était pas d'ordre liturgique mais essentiellement d'ordre pastoral et épiscopal. En effet, la désagrégation généralisée de la liturgie romaine post-conciliaire, encouragée par les évêques de France qui à aucun moment ont exigé le respect des directives conciliaires et des normes du missel romain, ont fait le lit du mouvement lefebvriste en lui donnant les moyens de critiquer - souvent avec raison - des directives épiscopales encourageant et favorisant la crise liturgique.
Il est pour le moins étonnant d'entendre aujourd'hui l'épiscopat français se réclamer du Concile alors que tout prouve qu'il a été à l'origine de ce qui favorisait sa non-application et que, au moment où ces lignes sont écrites, la grande majorité des évêques en postes ne fait toujours rien pour que la liturgie de l'Eglise soit (enfin!) mise en oeuvre. Ainsi, tant que dans les diocèses on abordera les questions liturgiques en faisant comme si le Concile était appliqué (les évêques comme les lefebvristes feignant de croire que les liturgies paroissiales sont célébrées en application de Sacrosanctum Concilium) on restera dans un dialogue de sourds et aucun texte magistériel supplémentaire ne changera quoi que ce soit à l'affaire.
La meilleure "stratégie" pour sortir du dilemme lefebvriste serait que les évêques de France se mettent tous d'accord pour accepter eux-mêmes le Concile et refuser catégoriquement l'ensemble des liturgies qui trahissent le missel romain.
Mais il suffit de voir les messes actuelles pour constater que cette "stratégie" n'est pas au programme de notre épiscopat.

 

Pro Liturgia – (1) CNPL : Centre National de Pastorale Liturgique (que le P. Lelong

avait significativement rebaptisé "Centre National de la Pétaudière Liturgique)

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