Au moment du Concile, les fidèles pratiquants ne connaissent que la messe que l’on désignera par la suite sous le nom de « Messe de S. Pie V ». A ce moment-là personne n’imagine que cette messe pourrait un jour changer : pour le « fidèle de la base », la façon de célébrer l’Eucharistie semble tout aussi intangible que la Bible elle-même. L’Ecriture Sainte est sacrée ; la liturgie de la Messe l’est aussi. Au point que beaucoup imaginent que les rites qu’ils voient faire le dimanche à l’église n’ont pour ainsi dire jamais variés au cours des siècles. Puis vient le Concile Vatican II. Rares sont ceux qui se précipitent sur les textes conciliaires pour les étudier et encore plus rares sont les prêtres ayant le souci de les porter à la connaissance des fidèles. Par contre, dans bien des paroisses, on s’emploie à bousculer sans vergogne toutes les habitudes liturgiques : c’est donc d’une façon quelque peu abrupte que ce qui est abusivement présenté comme la « restauration liturgique conciliaire » va entrer dans bien des paroisses. 

 

 

 

 

pierre-debray.jpgDans un premier temps, rien de vraiment choquant : on observe les nouveautés introduites dans les messes. Cependant, très vite la généralisation de chants que personne ne connaît va être suivie d’innovations dans la façon de célébrer qui semblent procéder d’une désacralisation orchestrée. Dans le même temps, les célébrants donnent l’impression d’être investis d’un nouveau pouvoir : celui de tout modifier et de tout imposer. Des changements sont alors introduits tambour battant dans une euphorie générale que traduisent certaines déclarations épiscopales de l’époque : « avant », tout était sclérosé ; « maintenant », tout va devenir vivant. On annonce que des fidèles enthousiastes vont emplir les églises et que la pratique dominicale deviendra un motif de joie partagée. Or les modifications introduites dans la liturgie et imposées manu militari vont avoir pour résultat de donner progressivement à certains fidèles l’impression que la messe est désormais livrée aux mains d’iconoclastes : le recueillement, la stabilité des rites et le sérieux des célébrations sont remplacés par de l’agitation, de l’aléatoire, de l’amusement, de l’innovation permanente. Et l’ambiance générale de la liturgie se délite sous le regard des fidèles impuissants. Certains se posent alors quelques questions : toutes ces nouveautés qu’on introduit dans la liturgie par voie d’autorité « cléricale » ont-elles un sens ? Un but ? Si oui, lequel ? Beaucoup admettent sans difficultés que certains « ajustements » dans la liturgie étaient devenus nécessaires ; mais faut-il pour autant aller jusqu’à supprimer des expressions du sacré qui étaient devenues au cours des siècles comme le patrimoine du fidèle catholique ? Beaucoup remarquent aussi que partout les messes sont victimes de la même maladie du changement ; il apparaît alors que des ordres qui ne correspondent pas à ce que le Concile enseigne viennent de groupes qui souhaitent donner à la liturgie un visage nouveau et une signification nouvelle. Or, ce qui se fait dans toutes les paroisses « au nom du Concile » ressemble plutôt à du bricolage qu’à la mise en place d’un programme mûrement réfléchi. Parallèlement des fidèles constatent que le sentiment d’écœurement qu’ils éprouvent à l’encontre des célébrations new look qu’imposent des curés tyranniques - et surtout des jeunes vicaires - est partagé par d’autres puisque, de dimanche en dimanche, dans les églises paroissiales, les assemblées deviennent de plus en plus clairsemées. Il faut donc se rendre à l’évidence : la même Constitution conciliaire sur la liturgie et le même Missel romain restauré à la suite de Vatican II donnent lieu, en fonction du célébrant, à des interprétations diverses d’une paroisse à l’autre. Ici, on continue à célébrer en latin et à chanter en grégorien, on utilise l’encens et les ornements liturgiques... Là on supprime allègrement (on interdit même !) ces éléments qui confèrent au rite romain sa dignité et sa spécificité. Ici on conserve ce que l’Eglise demande de conserver ; là on brade. Une conclusion s’impose : au sein de l’Eglise, certains, se couvrant de l’autorité d’un Concile dont ils n’ont sûrement jamais étudié une ligne, agissent pour ruiner la liturgie romaine et égarer les fidèles. 

 

Certes, la Constitution sur la liturgie peut donner lieu à des interprétations diverses liées aux situations particulières rencontrées par l’Eglise à travers le monde. Mais ne revient-il pas aux pasteurs diocésains en premier lieu d’indiquer clairement aux prêtres et aux fidèles laïcs quelle est la « bonne » façon d’interpréter et d’appliquer les directives conciliaires ? Or, c’est un grand silence. Le Missel romain restauré précise lui-même de la façon la plus claire comment doit être célébrée l’Eucharistie dans des conditions « normales » : tout un chapitre détaille même la « forme typique » de la liturgie. Or cette forme ne sera jamais respectée dans les paroisses : elle ne sera même jamais voulue par les évêques. A cette époque où tant de nouveautés non désirées par le Concile sont introduites dans la liturgie, un rassemblement a lieu à Strasbourg : celui des « Silencieux de l’Eglise », mené par Pierre Debray (15.000 adhérents). De façon pacifique et dans un esprit de pleine fidélité à l’Eglise, de nombreuses voix autorisées s’élèvent pour déplorer la façon erronée avec laquelle la liturgie conciliaire est mise en œuvre et pour demander que soit respecté le missel romain promulgué par Paul VI. Dans un élan identique, des associations de fidèles voient le jour. Parmi elles, « Una Voce », dont le but originel est d’œuvrer pour la sauvegarde et le développement de la liturgie latine, du chant grégorien et de l’art sacré. Remarquons bien qu’il n’est alors guère question de revenir à la forme de la liturgie romaine en usage avant Vatican II ; ce que les fidèles désirent, c’est simplement que soit mis un terme aux déviations et à la désacralisation orchestrées qui portent atteinte à l’intégrité de la liturgie ; ce que les fidèles demandent, c’est que les évêques prennent leurs responsabilités et assurent véritablement leur mission de « gardiens et de promoteurs » de la liturgie. Or, les doléances ne seront jamais entendues, et aux justes aspirations des fidèles il ne sera répondu - quand réponse il y a - que de façons dilatoires ou parfois même insultantes.

 

Pendant ce temps-là, dans les séminaires diocésains où, selon le Concile, l’enseignement de la liturgie devrait être une priorité, la crise prend une dimension considérable avec le soutien des Supérieurs et dans le silence complice des évêques. Dans un livre intitulé « La blessure », le Docteur Jean-Pierre Dickès a parfaitement relaté ce qui se faisait dans le séminaire d’Issy-les-Moulineaux. Malheureusement, il ne s’agissait pas d’un cas isolé : ce qui était vécu à Issy l’était aussi dans la quasi totalité des grands séminaires de France (exemple au séminaire de Lille en 1972). Dans l’immédiat après-concile, les séminaires deviennent rapidement les principaux centres à partir desquels s’organise, officieusement ou officiellement, la désagrégation de la liturgie romaine. L’ancien rite (dit « de S. Pie V ») y est interdit... tout comme le rite romain restauré, d’ailleurs. Car désormais, il est expressément demandé aux séminaristes de se constituer en « équipes » chargées à tour de rôle de « préparer » la Messe, c’est à dire, en réalité, d’introduire des nouveaux chants à coloration socio-politique, d’inventer de nouvelles oraisons, de composer des Prières eucharistiques... Et le séminariste assez naïf pour oser souhaiter que la Messe soit célébrée comme elle doit l’être, est aussitôt accusé de ne pas avoir « l’esprit assez ouvert », d’être « rétrograde » et, pour tout dire, d’être « intégriste ». Or, quand ce dernier mot est lâché, le séminariste en question n’a plus qu’une solution : quitter le séminaire pour ne pas perdre sa foi et sa santé. Il a compris que, désormais, les ordinations lui seront refusées. C’est en agissant ainsi que, dans les paroisses et les séminaires, de nombreux prêtres nommés à des postes-clés par les évêques font grossir, dans les années 70, les rangs des déçus de Vatican II. Il est douloureux de constater qu’à cette époque, aucune voix épiscopale ne s’élève pour dénoncer officiellement un processus conduisant à ce que Paul VI appellera « l’autodémolition de l’Eglise » (Discours du 11 septembre 1974). On dit aujourd’hui que les évêques ne pouvaient pas parler parce qu’ils étaient tenus par des structures diocésaines très puissantes. Il est vrai que leur situation était difficile dans l’immédiat après-concile ; mais, moyennant une dose de courage, ils auraient pu et auraient dû non seulement parler, mais aussi agir pour juguler une crise naissante. Agir en ne nommant pas systématiquement aux postes importants des diocèses des prêtres réputés pour être les plus « progressistes » et les plus « anti-romains » du clergé local. Agir pour soutenir les fidèles qui, eux, avaient le courage de parler pour dénoncer les abus liturgiques et catéchétiques dont ils étaient les témoins et les victimes. Agir pour répondre aux légitimes aspirations de tant de pratiquants qui, se sentant désavoués par leurs pasteurs, quittaient les églises sur la pointe des pieds.

 

Après Vatican II, de nombreux fidèles n’ont donc pas refusé la liturgie romaine restaurée : ils ont uniquement refusé la généralisation de célébrations désarticulées et désacralisées qui se faisaient « au nom du Concile » mais qui n’étaient en réalité que des falsifications de la liturgie définie dans le Missel romain révisé. C’est parce qu’il était ouvertement opposé à cet effondrement liturgique - accompagné en bien des cas d’un effondrement doctrinal - que Mgr Marcel Lefebvre a pu apparaître aux yeux de certains fidèles comme le seul évêque capable de résister contre ce qui ressemblait de plus en plus à une dévastation orchestrée par certains hauts responsables dans l’Eglise. Il est cependant permis de penser que son combat, pleinement justifié à l’époque, a rapidement pris une mauvaise direction : la grande erreur du chef de file des « traditionalistes » aura été de conduire les fidèles à trouver refuge dans un courant voulant se développer en marge de l’Eglise et dans lequel certains ne cesseront de répéter que Vatican II est inconciliable avec l’authentique Tradition sur laquelle est fondée l’Eglise catholique. Dans ce courant qui s’est progressivement marginalisé en se présentant comme seul capable de remettre l’Eglise romaine sur les rails de la vraie foi catholique, l’attachement à la liturgie « tridentine » va devenir le symbole du refus d’un Concile - Vatican II - présenté comme responsable de tous les maux. Et ce refus du Concile reviendra progressivement à mettre aussi en cause l’autorité des Pontifes romains.

 

Pro Liturgia – Photo : Pierre Debray, fondateur des « silencieux de l’Eglise »

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