Au cours des années qui séparent l’immédiat après-concile de la situation actuelle, les évêques de France vont avoir, face à la question liturgique et à ses conséquences, les positions les plus diverses comme parfois aussi les plus difficiles à saisir. A leur retour de Rome, à l’issue des débats conciliaires, les évêques de France se montrent enthousiastes et convaincus du bien-fondé des « réformes » qui devront être faites. Mais dans le même temps, ils ne semblent pas voir que, dans leurs diocèses, ce sont désormais les jeunes prêtres gagnés aux idées nouvelles qui sont les plus écoutés d’une nouvelle génération de fidèles. Peu formés et n’ayant pas toujours été ordonnés pour des raisons véritablement liées à l’exercice du sacerdoce ces nouveaux prêtres ont profité du Concile et de l’absence de leurs évêques respectifs pour multiplier des expériences liturgiques qui se faisaient déjà avant le Concile mais de façon plutôt limitée et discrète en outrepassant les décisions magistérielles qui seraient prises et diffusées. Car de fait, bien avant le Concile, des messes « lues » étaient célébrées « face au peuple » et en partie en langue courante par des vicaires employant un autel démontable qu’ils poussaient dans un coin de l’église après usage pour permettre la célébration de la « grand’messe » classique au maître-autel ; et en de nombreuses paroisses le chant grégorien avait été de longue date remplacé par de simples cantiques facilitant le chant des assemblées. Les évêques qui reviennent de Rome se retrouvent donc devant une situation de fait où percent déjà des « exagérations » liturgiques (on ne parle pas encore d’ « abus ») qui deviendront rapidement difficiles à endiguer ou à corriger.

 

 

 

 

saint-sacrifice-messeDans un premier temps, il semble que les évêques ne veuillent pas tenir compte de ces « expériences » liturgiques illégitimes qu’ils imaginent ou feignent de croire très limitées ; leur tâche prioritaire consiste à expliquer les décisions conciliaires et à favoriser la mise en œuvre de la liturgie restaurée selon les principes de la Constitution « Sacrosanctum Concilium » en publiant des lettres pastorales et des instructions. Cependant, ces documents sont doublement déficients : premièrement, ils arrivent entre les mains soit de prêtres d’un certain âge qui, peut-être en raison des habitudes qu’ils ont prises et de la formation qu’ils ont reçue, ne saisissent pas bien les raisons et l’utilité de ce qui est présenté comme une « réforme » de la liturgie, soit entre les mains d’un jeune clergé qui, peu ou mal formé et voulant faire de « sa pastorale » le centre de tout ministère sacerdotal, n’entend pas mettre un terme à ses expériences liturgiques lesquelles, il est vrai, remportent un certain succès auprès de fidèles qui peinaient à devoir participer, au nom de leur foi, à des célébrations tributaires d’une pompe désuète et de rites pour le moins sclérosés. Deuxièmement, ces documents font la part belle à une formulation qui apparaît à de nombreuses reprises dans les textes conciliaires et qui a généralement été très mal comprise : « On devra… on pourra ». De cette expression, beaucoup ne retiendront que le « on pourra » pour légitimer leurs « expériences » liturgiques. Cette erreur sera en grande partie à l’origine de la crise liturgique et de ses conséquences à long terme évoquées dans l’introduction de cette étude. Comment fallait-il comprendre la formule « on devra… on pourra » pour demeurer fidèle à l’enseignement de l’Eglise ? Il fallait l’interpréter comme une autorisation à faire certaines adaptations uniquement lorsqu’en raison de circonstances particulières et transitoires, il n’était pas possible de respecter les normes liturgiques. Le « on pourra » ne pouvait en aucun cas être pris comme une permission de ne pas respecter fidèlement le donné du Missel romain restauré ou comme un encouragement à adapter systématiquement la liturgie aux spéculations pastorales échafaudées par tel ou tel groupe faisant barrage entre le Magistère et les fidèles.

 

 

Dans un deuxième temps, les évêques de France semblent capituler devant le nouveau clergé « formé » dans des séminaires diocésains où les célébrations les plus excentriques sont devenues comme la marque de bonne santé spirituelle d’une nouvelle génération de clercs composée de prêtres s’affichant dynamiques et audacieux pour renouveler une « pastorale liturgique » trop longtemps demeurée en berne. Alors, aux fidèles qui se plaignent d’avoir de plus en plus affaire à des prêtres qui ne respectent pas le Missel romain restauré et qui donnent l’impression d’avoir fait de la désacralisation et de la désinvolture les fondements de leur pastorale liturgique, les évêques diocésains répondent que les cas signalés sont « regrettables » et ne sont que le fait de « quelques » prêtres avec qui il y aurait intérêt à « dialoguer » pour « trouver un terrain d’entente ». A vrai dire, les cas de non-respect du Missel et de désorganisation de la liturgie ne sont pas isolés : ils sont même devenus une règle que chaque célébrant, chaque paroisse s’emploie à appliquer de façon changeante et capricieuse. Alors que la liturgie devrait procéder de la mise en œuvre du seul Missel romain approuvé par l’Eglise, il n’y a plus deux messes qui se ressemblent : en fonction des paroisses, des célébrants, des assemblées, des heures… elles se présentent sous des formes qui varient à l’infini et qui pousseront le Cardinal Ratzinger à se demander si le rite romain proprement dit n’a pas fini par purement et simplement disparaitre.

 

 

La dernière étape conduisant à ancrer profondément la crise liturgique et ses conséquences advient lorsque les évêques de la génération que l’on pourrait qualifier de « pré-conciliaire » et qui avaient participé personnellement au Concile sont, en raison de leur âge, remplacés les uns après les autres par des évêques choisis parmi les prêtres ayant passé par les séminaires diocésains défaillants dont il a été question plus haut. Ces prêtres qui vont être sacrés évêques n’ont bénéficié d’aucune formation solide et souffrent tous, à quelques rares exceptions près, de ce « complexe anti-romain » dénoncé de longue date par le théologien suisse Hans Urs von Balthasar. Ce qui fait que toutes les instructions magistérielles demeurent, chez eux, lettre morte : ils ne les diffusent pas et les rares fois où, ne pouvant faire autrement, ils les portent à la connaissance des fidèles, c’est généralement en les commentant d’une façon qui leur fait perdre leur portée ou même qui leur fait dire le contraire de ce qu’ils signifient. Cette « stratégie » qui semble propre à la partie la plus influente de l’épiscopat français n’est pas nouvelle : en avril 1974 déjà, le livret « Iubilate Deo » que Paul VI avait demandé de diffuser largement pour faire en sorte qu’un minimum du répertoire grégorien soit connu des fidèles et maintenu dans toutes les paroisses sera passé sous silence par l’ensemble des évêques de France, tout comme sera passé sous silence le remarquable « Directoire pour le ministère et la vie des prêtres » publié le 31 janvier 1994 par la Congrégation pour le Clergé à la demande du Bx Jean-Paul II. Tributaires des erreurs enseignées dans les séminaires diocésains et désormais diffusées dans les paroisses, les pasteurs diocésains de France s’emploient à célébrer eux-mêmes des liturgies qui ne respectent ni le Missel romain, ni le « Cérémonial des évêques », donnant ainsi le parfait mauvais exemple de ce qui ne devrait jamais se faire et qui, de leur propres aveux, provoque des plaintes que les fidèles adressent en toute légitimité au Siège apostolique. 

 

 

De telles liturgies proprement illégitimes du point de vue du Concile, de la doctrine et du Droit canonique, sont surtout célébrées en de grandes occasions (synodes diocésains, sacres épiscopaux, installations d’évêques dans un nouveau diocèse, confirmations…) comme s’il s’agissait de montrer à des fidèles qui ont perdu eux aussi tout repère que ce qui ne doit pas se faire doit devenir sinon une norme au moins une possibilité légitime. Quelques exemples illustreront cette quasi opposition de l’épiscopat français à ce qui vient de Rome en général et à la liturgie romaine restaurée à la suite de Vatican II en particulier. En mai 2000, le Secrétaire de la Conférence des évêques reconnaît qu’il existe tout de même en France « quelques paroisses » où la liturgie est respectée ; mais à la demande qui lui est faite de remettre à l’honneur - là où c’est possible - des célébrations latines et grégoriennes sur la base du Missel restauré à la suite du Concile, il répond au nom de l’épiscopat que « ce n’est ni possible ni même souhaitable », montrant par là une intention de laisser tomber des pans entiers de la Constitution « Sacrosanctum Concilium ». En 2005 un fidèle s’adresse à son Archevêque, alors membre de la Commission doctrinale des Evêques de France, pour lui demander qu’à l’occasion des funérailles d’un proche, la liturgie soit célébrée selon le Missel romain célébrée. Il reçoit alors cette réponse révélatrice : « Vouloir que la liturgie soit célébrée selon le Missel serait contraire à ce qui se fait ordinairement dans nos paroisses. » En octobre 2006, à l’occasion du jubilée d’or de l’Institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris, le Cardinal Francis Arinze, alors Préfet de la Congrégation pour le Culte divin, fait une remarquable conférence dans laquelle sont critiquées sans langue de bois les erreurs ayant engendré la crise liturgique post-conciliaire. Cette conférence sera passée sous silence par la Conférence des évêques de France. En février 2007, Benoît XVI promulgue l’Exhortation post-synodale « Sacramentum caritatis » qui traite en détail de la liturgie : ce document, passé sous silence par l’épiscopat, ne trouvera pas le moindre début d’application dans les paroisses de France dont les plus importantes sont désormais dirigées par des prêtres qui partagent les convictions de leurs évêques. Et quand en juillet de la même année Benoît XVI promulgue le Motu proprio « Summorum pontificum » autorisant que, parallèlement à ce qui doit constituer la norme, la liturgie puisse être célébrée en employant les livres qui étaient ordinairement en usage avant Vatican II, l’Archevêque de Bordeaux, alors Président de la Conférence des évêques de France, engage ses prêtres à ne rien changer dans leurs façons de célébrer la messe. Pourtant, le Pape précise que « dans la célébration de la Messe selon le missel de Paul VI, pourra être manifestée de façon plus forte que cela ne l’a été souvent fait jusqu’à présent, cette sacralité qui attire de nombreuses personnes vers le rite ancien. [Car] la meilleure garantie pour que le missel de Paul VI puisse unir les communautés paroissiales et être aimé de leur part est de célébrer avec beaucoup de révérence et en conformité avec les prescriptions ; c’est ce qui rend visible la richesse spirituelle et la profondeur théologique de ce Missel. » Enfin, il faut signaler que plus de 50 ans après le Concile, l’épiscopat français, à l’opposé de presque tous les autres épiscopats, n’a toujours pas publié de version française corrigée du Missel romain ; il s’ensuit que les prêtres qui utilisent le Missel actuel disposent d’un ouvrage entaché de formulations approximatives et lacunaires dont on a pu dire qu’elles trahissaient parfois les prières originales lesquelles sont le reflet et le moyen de vulgarisation d’une doctrine irréprochable.

 

 

Pourtant, dans certains de ses documents officiels - tout comme sur son site internet - la Conférence des évêques de France rappelle des principes qui sont totalement en harmonie avec les enseignements de l’Eglise. Comment interpréter alors ce fossé séparant ce qui est dit d’un côté de ce qui se fait presque partout ? Comment expliquer cette différence entre le discours officiel et les pratiques sinon par le fait que les sites internet des Conférences épiscopales étant régulièrement consultés par des responsables de la Curie romaine, les évêques doivent veiller à ce qui s’y trouve ? Enfin, le dernier épisode du processus de renversement de la liturgie est constitué par le fait que des messes dites « festives » sont à présent célébrées à l’occasion de la création d’ « unités paroissiales » regroupant plusieurs clochers ou de la nomination au sein d’ « E.A.P. » (Equipes d’Animation Pastorale) de laïcs n’ayant généralement pas d’autre formation que celle dispensée au cours de « sessions » par le clergé le plus avant-gardiste que comptent les diocèses. Or, si l’on réalise que la création des « unités paroissiales » et des « E.A.P. » a été rendue nécessaire par la chute vertigineuse des vocations sacerdotales et conduira inévitablement à la raréfaction des célébrations eucharistiques et, parallèlement, au détachement progressif des fidèles de la vie sacramentelle, on voit que la liturgie est aujourd’hui utilisée pour fêter la réduction drastique du nombre de messes et de prêtres. Ce qui est proprement incohérent du point de vue théologique et ecclésiologique et témoigne d’une certaine façon de ce que les évêques de France ne sont aucunement décidés à remettre en cause la pastorale post-conciliaire destructrice dont ils ont hérité et qu’ils poursuivent avec une ardeur pour le moins déconcertante.

 

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