Parmi les causes de la déchristianisation de notre pays, qui ne lui est pas propre mais qui est spécialement marquée en France, l’une d’entre elle est essentielle : le rôle désastreux joué par nombre de clercs et de « laïcs engagés » depuis quarante ans. En 1959 le Pape Jean XXIII convoquait le concile Vatican II, non pour révolutionner l’Eglise, mais pour renouveler son enseignement et la « dépoussiérer » dans un monde bouleversé par les tragédies du XXe siècle. Depuis le pontificat de Léon XIII le magistère s’était penché sur les nouvelles questions posées par la modernité, et dégageait patiemment des réponses adaptées aux profondes mutations engendrées par la société industrielle, puis par l’aboutissement de la philosophie idéaliste aux abominations communiste et nazie. L’Eglise catholique traumatisée par l’épisode révolutionnaire s’était montrée magnifiquement missionnaire au cours du XIXe siècle, en Europe et dans le reste du monde, mais restée figée dans certains réflexes que le temps avait rendus caricaturaux. Mes grands-parents se souviennent de prescriptions vécues comme des convenances religieuses détachées de toute signification véritable, telle cette jeune femme qui, rentrant après minuit d’un dîner entre amis, ne se brossait pas les dents de peur d’avaler une goutte d’eau et de violer ainsi la règle du jeûne eucharistique... Sans aucun doute était-il nécessaire de pratiquer une sérieuse révision de certaines pratiques, et de reconsidérer la place de l’Eglise dans le monde contemporain. C’était le souhait du Bienheureux Jean XXIII.

 

 

 

 

messe cuisineQuelles que soient les critiques qui l’ont accompagné et suivi, le Concile n’a rien de spécialement révolutionnaire : dans une allocution devenue célèbre, le Pape Benoît XVI parlait en 2005 de la nécessité de le lire selon une herméneutique de continuité, renvoyant dos à dos les concilophobes et les concilolâtres qui, chacun à leur manière, y voient une rupture avec le passé. Et si certains textes semblent aujourd’hui datés, s’ils ont mal vieilli et portent la marque de leur époque, si certaines formulations prêtent le flanc à une légitime critique, il n’y avait pas dans les écrits des pères conciliaires de quoi renverser l’Eglise, vider les sanctuaires et les séminaires, détourner les fidèles de la foi et de la pratique religieuse. Cinquante ans après, le constat est amer : chute dramatique des vocations sacerdotales, paroisses regroupées en ensembles hétéroclites, églises vides, pratique religieuse devenue ultra minoritaire, mise à néant de l’enseignement catéchétique, et j’en passe. Face à cette situation, certains accusent le Concile et en font la cause de tous ces maux, d’autres estiment au contraire que l’Eglise est plus vivante que jamais, qu’elle doit saisir la chance de se reconstruire selon des schémas à inventer, de préférence sans prêtres, et qu’elle irait encore plus loin dans son intégration au monde à condition d’avancer résolument dans la voie du progrès en renonçant à toutes les « vieilleries » qui l’encombrent et détournent les chrétiens authentiques de sa fréquentation. Les uns comme les autres considèrent non le Concile (qu’ils n’ont généralement pas étudié) mais le fameux « esprit du Concile », inventé de toutes pièces et accommodé à leur sauce, c'est-à-dire sans rapport aucun avec la volonté des pères. Une telle vision, fermement combattue par nos derniers papes, reste malheureusement très répandue, notamment parmi ceux que j’appelle les « vieillards contestataires » : évêques, prêtres et laïcs d’une autre génération, toujours largement aux commandes des églises diocésaines, et que l’âge peine à réduire en dépit des années qui passent. Les prêtres formés dans les années pré-conciliaires ont souvent reçu un enseignement plus formel que réel, peut-être en décalage avec la réalité du monde dans lequel ils vivaient. S’en sont suivis quelques drames, liés à des vocations douteuses, à un surinvestissement dans l’action sociale dont Michel de Saint Pierre a fait, en 1964, une si brillante peinture dans son roman « Les nouveaux prêtres ». Déjà à cette époque nombre de jeunes prêtres furent tentés par les illusions marxistes, parce qu’ils avaient remplacé la contemplation par l’action et jugeaient indispensable de prendre leur place dans les luttes pour la justice sociale sans prendre la mesure du caractère intrinsèquement pervers d’un communisme triomphant. Leurs successeurs ordonnés dans les années suivantes, entre 1965 et 1980, remplacèrent l’action par l’activisme. L’abandon du sacerdoce par nombre d’entre eux date de cette période (NDLR : entre 1964 et 1970, on estime qu’il y a eu environ 24.000 prêtres qui ont demandé à être réduit à l’état laïc !), qui vit aussi se développer la fameuse théologie de la libération en Amérique latine, et une large majorité d’évêques convaincus du bien fondé des analyses marxistes. 

 

 

Pendant ce temps, la réforme liturgique voulue par le concile Vatican II dans des termes très mesurés (constitution Sacrosanctum Concilium) était mise en œuvre avec une rare brutalité et dans une anarchie complète. Comme l’a rappelé un jour Benoît XVI, les fidèles ont dû apprendre à rejeter ce qu’ils avaient considéré comme sacré, et adopter de nouvelles habitudes auxquelles rien ne les avait préparés. Au long de ces années 1970, on vit les clercs abandonner l’habit sacerdotal pour se « fondre dans le monde », on vit prévaloir l’idéologie du « levain dans la pâte », bientôt devenue pâte sans levain, on assista à des célébrations stupéfiantes d’innovations, on retourna les autels, on vendit les ornements sacerdotaux, on démonta les confessionnaux, on remisa les tabernacles dans des chapelles éloignées, on brûla les prie-Dieu pour imposer la position debout, bref on désacralisa la liturgie de l’Eglise pour faire de la messe un repas convivial autocentré et objet des fantaisies les plus délirantes. Plus de catéchisme enseigné aux enfants, plus de confession régulière, plus d’adoration eucharistique, les manifestations de piété populaire ridiculisées, les dogmes de la foi oubliés : tout fut bouleversé du jour au lendemain sans que les futurs prêtres reçoivent la moindre formation sérieuse à leur ministère pastoral. Tout ceci fut l’œuvre en premier lieu des prêtres et des évêques, spécialement en France dont l’ancien fond gallican, vieux de huit siècles, ressurgit à la première occasion et justifie, aux yeux de ces clercs infidèles, que l’autorité du Siège Apostolique soit relativisée au nom d’une collégialité entre le Pape et les Evêques comprise comme une indépendance des conférences épiscopales. Souvenons-nous des paroles de Simone Veil, trente ans après le vote de la loi portant son nom ; elle déclara en substance qu’elle n’avait perçu aucun mouvement sérieux d’opposition de l’épiscopat français, qui aurait rendu bien plus difficile la légalisation de l’avortement. Sur un sujet aussi central dans une perspective anthropologique chrétienne, l’Eglise de France s’est tue... Sept ans après Humanae Vitae, soit une durée suffisante pour la lire et la méditer...

 

 

année70Et puis vint le coup de tonnerre du 22 octobre 1978 : « N’ayez pas peur ! » Coup de tonnerre dans une Eglise repliée sur elle-même, terrorisée par le monde qui l’entourait dans lequel, en dépit des belles paroles d’ouverture aux autres, elle n’osait plus être elle-même, spécialement dans nos pays de vieille chrétienté. N’ayez pas peur ! Grâce à l’activité inlassable de Jean-Paul II, à son enseignement d’une richesse inouïe, à son extraordinaire charisme aussi, nombre de catholiques ont repris confiance, et compris qu’ils devaient se tenir dans le monde non pas comme simple spectateurs, mais comme acteurs. Tout au long de son pontificat, le bienheureux pape polonais n’a cessé d’inciter le peuple de Dieu à aller de l’avant sans crainte et à investir tous les champs de la vie publique en proclamant leur foi à temps et à contretemps. Les résistances dans l’Eglise, et notamment en France, ont été sévères. Elles n’ont d’ailleurs pas disparu en 2012. Parce que Jean-Paul II dérangeait. Il bousculait les petites habitudes de ronronnement, les petites compromissions, les accommodements avec la vérité issue du Christ ; parce qu’il rejetait avec force le relativisme et toute forme de syncrétisme sans jamais rejeter les personnes, mais au contraire en nous invitant à les aimer. Bien des choses ont changé dans l’Eglise de France durant son pontificat et celui de son successeur. On a vu apparaître une nouvelle génération de prîtres, débarrassés des vieilles lubies de leurs prédécesseurs, reprenant l’habit sacerdotal, remettant l’adoration à l’honneur, menant leur troupeau avec constance et persévérance en dépit des attaques d’une société hostile. On a vu, ces dernières années, des évêques issus de ces jeunes prêtres des années 80 nommés dans les diocèses et secouer la poussière accumulée. On commence à les voir dans des manifestations telles que la Marche pour la vie, chose inconcevable pour la génération précédente. Ils s’expriment, souvent avec netteté. Mais ils sont encore minoritaires, encore soumis à une majorité frileuse et soucieuse de les réduire à un relatif silence. Peu à peu l’épiscopat se renouvelle, et c’est une chance pour l’Eglise de France. Simplement il faut être patient. Mais deux choses n’ont hélas pas encore changé : le rôle et la place de certains laïcs dans la vie des paroisses et des diocèses, et la liturgie sinistrée.

 

 

Intéressons nous à une paroisse ordinaire de n’importe quel diocèse français, une paroisse rurale ou urbaine. La forte diminution du nombre de prêtres, une réalité incontournable, a amené de nombreux laïcs à prendre des responsabilités dans la vie paroissiale. Cette démarche est légitime dès lors qu’il s’agit d’aider le prêtre dans les tâches qui ne relèvent pas spécifiquement de son ministère. Que le curé soit déchargé de certaines contingences matérielles, qu’il n’effectue pas la comptabilité de la paroisse, qu’il soit libéré de tâches d’entretien ou de secrétariat est indispensable. En revanche, il est intolérable que des laïcs prennent la place du prêtre et saisissent la moindre occasion pour s’octroyer un rôle qui n’est pas le leur, et qui sert surtout à les mettre en valeur ou à combler de vieilles frustrations relevant plus que la psychologie que de l’altruisme chrétien. Que se passe-t-il dans les paroisses ? Une équipe paroissiale, constituée de personnes dont la compétence est inversement proportionnelle à la bonne volonté a pris le pouvoir et gère intégralement la vie paroissiale. Catéchisme, agenda du prêtre, relations avec l’extérieur, accueil des personnes, préparation au mariage ou au baptême, célébration des funérailles, préparation des messes, service de l’autel et lectures, tout passe par des laïcs. Dans certaines paroisses, le prêtre est comme un invité, toléré parce qu’on ne peut le remplacer comme « distributeur de sacrements », sacrement qui deviennent d’ailleurs moins importants que l’autocélébration des laïcs en responsabilité. Cette situation est dramatique, parce que le prêtre passe au second plan, et que les paroisses sont devenues le champ d’investissement de personnes sans aucune légitimité. Qu’on pense aux funérailles. La plupart de nos concitoyens, même parmi ceux qui ont cessé toute pratique religieuse, font un dernier passage par l’église à l’heure de la mort. La célébration des funérailles n’est pas, en soi, un sacrement. Ce qui constitue le sacrement, c’est la célébration du sacrifice eucharistique, offert pour le défunt. Mais la cérémonie des funérailles est l’occasion non seulement de prier pour le défunt, mais aussi et surtout de rappeler qu’à l’heure de la mort, chacun d’entre nous est confronté à la vision intégrale de sa propre existence, au jugement par lui-même de sa vie et de l’amour qu’il a donné aux autres. Une telle célébration est donc le moment au cours duquel l’Eglise rappelle la notion des fins dernières, la responsabilité de l’homme pécheur et http://img.over-blog.com/300x304/0/21/41/34/liturgie/modernisme.jpgla miséricorde divine. C’est le rôle du prêtre. Face à la pénurie de prêtres, des laïcs, souvent encouragés par les évêques, ont commencé à « animer » la célébration des obsèques. La plupart en ont fait une sorte de « show », ouvert à toutes les lubies des familles, une sorte de célébration de la vie du défunt, accompagnée de textes profanes, de chansons contemporaines, d’allusions sinon païennes, au moins non chrétiennes, de déclarations douteuses, le tout dans une ambiance oscillant entre le spectacle télévisé et la mièvrerie larmoyante. Le plus grave est que ces laïcs accomplissent des gestes qui prêtent à confusion avec le rôle du prêtre : encensement, absoute, utilisation d’ornements fantaisistes, communion. Plus grave encore, les prêtres ont été peu à peu exclus de ces célébrations, au point qu’il leur est nécessaire parfois de négocier pour célébrer eux-mêmes les funérailles, quand la règle imposée dans le diocèse ne leur interdit pas purement et simplement de célébrer. Dans certains diocèses, on en est allé jusqu’à interdire officiellement la célébration des obsèques par un prêtre, y compris pour celles d’un confrère ! Ne marche-t-on pas sur la tête ? Autre exemple, les synodes diocésains qui se multiplient ces dernières années. Il s’agit de réunir les « laïcs engagés » pour les faire réfléchir aux orientations du diocèse, et leur faire prendre des décisions que l’évêque avalise ensuite.

 

 

Quelle est la légitimité de tels rassemblements, qui laissent penser à ceux qui y participent que l’Eglise est une démocratie dont les lois sont votées par la base ? C’est ainsi que des synodes sont réunis à seule fin de faire voter par le « peuple de Dieu » ce que l’évêque à d’ores et déjà décidé de promulguer, par exemple le fait de confier des paroisses à des laïcs. A l’occasion de ces rassemblements, dont les délégués sont soigneusement sélectionnés parmi les plus activistes des fidèles, des revendications éculées ressortent régulièrement : mariage des prêtres ou ordinations d’hommes mariés, assouplissement de la discipline sacramentelle à l’égard des divorcés-remariés, institution de ministères laïcs dotés de larges responsabilités, etc. Et l’organisation paroissiale en est profondément remaniée, pour imposer aux curés une structure artificielle et laïcisée dont les décisions ont force de loi dans la paroisse. Ce qui est notable dans cet envahissement par les laïcs de la vie ecclésiale, c’est l’âge avancé de ceux-ci. Pour la plupart il s’agit de gens retraités, voire très âgés, qui s’accrochent désespérément à une interprétation datant d’une quarantaine d’années des textes conciliaires, dont ils n’ont jamais lu une ligne, au nom de « l’esprit du Concile ». Trente-huit prêtres autrichiens ont récemment initié un mouvement de révolte contre l’autorité de l’Eglise. En France, dans quelques diocèses, des prêtres et des laïcs en responsabilité se sont joints à ce manifeste : tous des vieillards ! Pas un jeune prêtre, pas un jeune laïc, pas un responsable de mouvement d’évangélisation. Mais des personnes à la tête d’ectoplasmes tels que l’Action Catholique Ouvrière ou la JOC. C'est-à-dire le passé, les représentants d’une époque heureusement révolue. Que ces gens ne représentent qu’eux-mêmes est une évidence. Mais cela n’empêche que leur omniprésence au sein de structures diocésaines lourdement inutiles provoque une dépense de temps et d’énergie qui serait sans doute mieux employée à évangéliser, à susciter des vocations religieuses, à visiter les malades, à enseigner la doctrine de l’Eglise. Toutes actions qui nécessitent une solide formation, une foi profonde, des prêtres ou des diacres, en bref, tout ce dont ne veulent pas ces gens qui seraient ainsi marginalisés dans leurs postures conservatrices.

 

 

Finalement, et je ne suis pas l’auteur de cette formule percutante, nous connaîtrons une sortie de crise par le cercueil. Pendant ce temps, l’Eglise aura perdu des années d’apostolat utile, et des centaines de milliers de ces fidèles qui s’en vont sur la pointe des pieds, comme le disent ces contestataires, non parce que l’Eglise refuse de céder aux sirènes relativistes, mais bien parce qu’elle n’est pas assez présente pour élever les âmes et combler le vide d’existences abruties par le matérialisme ambiant. Il faut y penser. L’athéisme pratique de nos contemporains prend aussi sa source dans cette usurpation de fonctions.

 

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