INTRODUCTION

 

Il est urgent de redécouvrir l'authentique esprit de la liturgie, tel qu'il apparaît dans la tradition continue de l'Eglise et tel que le présente, en lien avec le passé, le Magistère le plus récent, de la fin du concile Vatican II jusqu'au pontificat de Benoît XVI. J'ai employé ici le mot "continue" pour qualifier la tradition. C'est un terme cher au coeur de l'actuel Souverain Pontife : il en a fait le seul critère permettant de comprendre la vie de l'Eglise, tout particulièrement en lien avec les enseignements conciliaires et avec les propositions de réforme, à quelque niveau qu'elles soient. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment pourrait-on imaginer une Eglise d'autrefois qui serait suivie d'une Eglise d'aujourd'hui venue effacer toute l'histoire du corps ecclésial ? Comment pourrait-on imaginer que l'Epouse du Christ était autrefois dans une époque durant laquelle l'assistance de l'Esprit-Saint lui aurait fait défaut, et que cette époque serait aujourd'hui soudain close et dépassée ? Certains donnent parfois l'impression d'adhérer à cette idéologie de rupture qui, appliquée à l'histoire de l'Eglise, engendre des idées qui n'ont rien à voir avec la foi authentique dans la mesure où conduisent à faire une distinction entre l'Eglise pré-conciliaire et l'Eglise post-conciliaire. On peut certainement relever des distinctions, mais à la seule condition de ne pas en arriver à élever des murs infranchissables entre une Eglise d'avant le Concile qui n'aurait plus rien à nous apprendre et une Eglise d'après le Concile qui serait une nouveauté en rupture avec le passé. La question de la "continuité", telle que nous l'abordons ici avec sérénité et non dans un esprit polémique, est absolument essentielle pour qui veut comprendre le véritable "esprit de la liturgie" : cette idée de "continuité" nous permet de considérer un "passé" de la liturgie qui est tout à la fois proche et distant. La liturgie ne saurait donc devenir un moyen d'opposer ceux qui pensent que seul le passé est bon à ceux qui pensent que le meilleur ne peut être que devant nous. C'est uniquement en considérant que le présent et le passé de la liturgie constituent un unique patrimoine qui s'est développé d'une façon homogène qu'il est possible de retrouver le goût pour l'authentique esprit de la liturgie. Il nous faut donc accepter de voir l'Eglise dans son unité et non comme le résultat de nos constructions parcellaires : ce n'est que cette vision globale de l'Eglise qui peut nous ramener à l'essentiel de ce qu'est la liturgie à travers laquelle le Christ fait irruption dans nos vies. C'est aussi en nous appuyant sur ce critère de "continuité" permettant de comprendre ce qu'est l'authentique "esprit de la liturgie" que nous devons devenir capables de dire si telle musique ou tel chant peut ou ne peut pas être intégré au patrimoine de la musique liturgique ou sacrée. En d'autres termes, nous devons être à même de distinguer quelles sont les compositions qui peuvent être insérées dans la liturgie en raison de leur cohérence avec l'authentique esprit de la célébration.

 

Parlons d'abord de cet "esprit de la liturgie" à partir duquel il est possible d'identifier la vraie musique et le vrai chant liturgiques. En abordant ce thème, nous n'aurons pas la prétention d'être exhaustif, pas plus que nous aurons la prétention de répondre à toutes les questions qui, pour être traitées, devraient être abordées sous des angles très variés. Je me limiterai donc à ne considérer que quelques aspects de ce qui fait l'essence de la liturgie, me tournant plus particulièrement vers la célébration eucharistique telle que l'Eglise nous la présente et comme j'ai pu l'approfondir durant les deux années passées au service du pape Benoît XVI, lequel est un véritable maître de la spiritualité liturgique tant par son enseignement que par les exemples qu'il donne lorsqu'il célèbre lui-même.

 

 

 

 

LA PARTICIPATION ACTIVE

 

Tous les saints et les saintes ont célébré et vécu la liturgie à travers une "participation active". La sainteté de leur vie est incontestablement le plus beau témoignage d'une participation très vivante à la liturgie de l'Eglise. C'est donc à juste titre que Vatican II a insisté sur la nécessité de retrouver le sens de la participation à la liturgie et d'y introduire les fidèles : c'est là un moyen mis à la disposition des baptisés qui aspirent à la sainteté; pour cette raison, la nécessité de participer "activement" à la liturgie a été confirmée dans de nombreux documents magistériels récents. Cependant, l'idée de "participation" n'a pas toujours été comprise et vécue dans le sens où l'entendait l'Eglise. Certes, nous participons activement lorsque nous accomplissons notre rôle au service de la liturgie; nous participons aussi activement lorsque nous veillons à être attentif à la Parole de Dieu que nous entendons et à la prière que nous récitons; nous participons quand nous unissons nos voix à celle des autres fidèles pour chanter... Pourtant, tout ça n'est vraiment la "participation active" que si c'est un moyen de susciter l'adoration du mystère du Christ Jésus mort et ressuscité pour nous. Seul celui qui pénètre ce mystère et y unit sa vie en vue d'obtenir les grâces liées à la célébration montre qu'il a réellement compris ce qu'est la liturgie et ce que signifie "participer activement". La véritable action qui se déroule dans la liturgie est l'action de Dieu lui-même; c'est à cette oeuvre réalisée par le Christ que nous sommes appelés à participer pour notre salut. Voilà quelle est la spécificité du culte chrétien en regard de tout autre acte d'adoration : ici, c'est Dieu lui-même agit et fait ce qui est essentiel, tandis que l'homme est appelé à être ouvert à l'action divine pour de se laisser transformer par elle. En conséquence, l'essentiel de la "participation active" est de veiller à ce que tout ce que nous faisons, nous ne devienne pas plus important que ce que fait Dieu pour nous permettre de devenir un avec le Christ. Voilà pourquoi la participation est impossible sans l'adoration.

 

Ecoutons une fois encore ce qu'enseigne la Constitution Sacrosanctum Concilium : « Aussi l'Eglise se soucie-t-elle d'obtenir que les fidèles n'assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers ou muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent consciemment, pieusement et activement à l'action sacrée, soient formés par la parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâce à Dieu; qu'offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi ensemble avec lui, ils apprennent à s'offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés par la médiation du Christ dans l'unité avec Dieu et entre eux pour que, finalement, Dieu soit tout en tous » (n. 48). Voici donc ce qui constitue l'essentiel; tout le reste est secondaire. Je pense tout particulièrement ici à certaines actions extérieures que l'on voit faire surtout au moment de la liturgie de la Parole : le fait d'affirmer que ces actions ne sont pas essentielles ne permet pas de conclure qu'elles sont importance. Mais les transformer en quelque chose qui va focaliser l'attention des fidèles montre une certaine méconnaissance du véritable esprit de la liturgie. Par conséquent, la véritable formation liturgique ne peut pas se limiter à apprendre à réaliser des actions extérieures, mais doit consister à aller vers l'essentiel, vers l'action de Dieu qui s'effectue à travers le mystère pascal du Christ dans lequel il faut s'engager pour se laisser transformer. Il ne faut donc pas confondre la seule "gestion des rites" avec la vraie participation à l'acte liturgique. Sans dénigrer le sens et l'importance du geste extérieur qui accompagne la participation intérieure, il nous faut reconnaître que la liturgie demande bien plus qu'une simple implication de notre corps par les rites; elle exige que nous la fassions pénétrer dans le quotidien de notre existence pour nous amener à vivre de ce que le Saint-Père Benoît XVI appelle la "cohérence eucharistique". C'est précisément l'exercice de cette "cohérence" qui est l'expression la plus authentique de notre participation à l'action salvifique du Christ. Il faut encore poser une autre question : sommes-nous vraiment certains que pour obtenir une "participation active" il faille faire en sorte que tout soit immédiatement compréhensible ? L'entrée dans le mystère de Dieu ne se fait-il pas aussi à l'aide de ce qui touche le cœur ? Trop souvent, nous donnons une place démesurée à la parole et nous oublions que le langage de la liturgie est aussi fait de silences, d'images, de symboles, de gestes... Ces diverses facettes du langage liturgique, auquel il faut ajouter la langue latine, le chant grégorien et la polyphonie sacré, conduisent au centre du mystère et permettent la véritable participation.

 

 

 

 

QUELLE MUSIQUE POUR LA LITURGIE ?

 

Je n'ai pas l'intention d'aborder ici des questions techniques se rapportant directement à la musique sacrée ou liturgique. D'autres le feront avec une plus grande compétence au cours de prochaines rencontres. Mais j'ai tout de même à coeur de souligner que la question de la musique liturgique se saurait être traitée indépendamment de la question se rapportant à l'authentique esprit de la liturgie et, par conséquent, touchant la théologie de la liturgie et de la spiritualité qui en découle. Comment faire - dès lors nous savons que la liturgie est un don de Dieu qui nous guide et qui, par le culte, nous permet d'aller au-delà de nous-mêmes pour nous unir à lui et aux autres - oui, comment faire pour donner des orientations permettant de comprendre l' "esprit de la liturgie" et permettant de reconnaître ce qu'est réellement la vraie musique et le chant pour la liturgie de l'Eglise ? Permettez-moi de faire une brève réflexion qui orientera mon propos : demandons-nous pourquoi l'Eglise, dans ses documents plus ou moins récents, souligne qu'il existe un certain type de musique et de chant plus particulièrement adapté à la célébration liturgique. Déjà à l'époque du Concile de Trente, l'Eglise était intervenue dans les querelles entre artistes pour affirmer qu'en matière de chant, l'union entre parole et musique devait être une priorité, que l'utilisation d'instruments devait être limitée, et qu'il fallait savoir faire la différence entre la musique sacrée et la musique profane. En fait, la musique sacrée ne peut pas se limiter à n'être qu'une expression subjective : la forme que doit avoir le chant liturgique est ancrée dans la Bible et dans la tradition de l'Eglise. Plus récemment, S. Pie X est intervenu lui aussi pour écarter la musique d'opéra de la liturgie et pour affirmer que le chant grégorien et la polyphonie remontant à la contre-réforme devaient demeurer les modèles d'une musique véritablement liturgique, distincte de la musique sacrée en général. Vatican II, puis les récents textes magistériels, n'ont fait que répéter la même chose. Alors pourquoi cette insistance de l'Eglise sur les caractéristiques de la musique et du chant liturgique ? Pourquoi vouloir que le chant et la musique attribués à la liturgie demeurent distinctes de toute autre forme musicale ? Pourquoi le chant grégorien et la polyphonie sacrée devraient-ils demeurer les seuls modèles de la musique liturgique, même populaire ? La réponse à ces questions se trouve exactement dans ce que nous avons essayé de dire à propos de l'esprit de la liturgie. Ces formes musicales sont, en raison de leur sainteté, de leur la beauté et de leur universalité, la traduction en mélodies et en chants du véritable esprit de la liturgie : elles introduisent à l'adoration du mystère célébré et permettent de ce fait une participation véritable, pleine et fructueuse à l'action de Dieu dans et par le Christ. Elles introduisent dans la vie de l'Eglise et, par là, dans la contemplation du mystère.

 

Pour finir, permettez-moi de citer encore une fois le Cardinal Ratzinger. Dans son livre "Un chant nouveau pour le Seigneur", il écrit (pp. 168-169) : « Gandhi évoque les trois milieux dans lesquels s'est développée la vie dans le cosmos, et note que chacun d'eux porte une façon d'être qui lui est propre. Dans la mer vivent les poissons, silencieux. Les animaux qui vivent sur la terre ferme crient, tandis que les oiseaux qui peuplent le ciel chantent. Le silence est le propre de la mer; le propre de la terre ferme, c'est le cri; le propre du ciel, le chant. Mais l'homme participe des trois: il porte en lui la profondeur de la mer, le fardeau de la terre et les hauteurs du ciel. C'est pourquoi il est aussi silence, cri et chant. Aujourd'hui - ajouterais-je - nous le voyons, il ne reste plus que le cri à l'homme sans transcendance, parce qu'il ne veut plus être que terre et qu'il tente aussi de transformer en sa terre les profondeurs de la mer et les hauteurs du ciel. Or, la véritable liturgie - la liturgie de la communion des saints - lui restitue sa totalité. Elle lui réapprend le silence et le chant en lui ouvrant les profondeurs de la mer et en lui apprenant à voler, à participer de l'être des anges. En élevant le coeur, elle fait à nouveau retentir la mélodie ensevelie. Oui, nous pouvons même dire maintenant, à l'inverse: on reconnaît la véritable liturgie à ce qu'elle nous libère de l'agir ordinaire et nous restitue la profondeur et la hauteur, le silence et le chant. On reconnaît la liturgie authentique à ce qu'elle est cosmique et non fonction du groupe qui célèbre. Elle chante avec les anges, elle se tait avec la profondeur du tout, en attente. C'est ainsi qu'elle libère la terre, qu'elle la sauve ». En conclusion, je dirai que depuis quelques années dans l'Eglise, beaucoup de voix s'élèvent pour parler de la nécessité d'engager un renouveau de la liturgie qui serait à peu près semblable à celui qui fut à l'origine de la réforme promue par Vatican II. Ce renouveau devrait viser à obtenir une "réforme de la réforme", c'est-à-dire une meilleure compréhension de l'authentique esprit de la liturgie. Il s'agit donc de mener à son terme la providentielle réforme de la liturgie que les Pères du Concile avaient commencée mais qui, en pratique, n'a pas toujours été appliquée.

 

"L'introduction à l'esprit de la liturgie", tel était le thème d'une conférence donnée
par Mgr Guido Marini le 14 novembre à Gênes, dans le cadre d'une rencontre
avec les responsables diocésains de la musique liturgique
Source : Osservatore Romano. Trad. DC/APL

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