Benoît XVI aura passé son pontificat à nous rappeler qu’il fallait recevoir et appliquer le Concile Vatican II. En France, les évêques nous disent aussi qu’il faut recevoir et appliquer le concile Vatican II... Il est cependant évident, pour tous les fidèles un tant soit peu attentifs et observateurs, que les mots « recevoir », « appliquer » et « Concile » n’ont pas du tout le même sens selon que l’on est à Rome ou que l’on est dans un diocèse français, selon qu’ils sont dans la bouche du Pape ou dans celle d’un évêque français pris au hasard. Pour comprendre l’origine de cette différence de sens des mots, il faut rappeler comment s’est faite la réception et l’application du Concile en France. 

 

 

 

Elle s’est faite selon deux courants opposés dont nous a souvent entretenu Benoît XVI : d’un côté le courant « progressiste » où se sont trouvés ceux qui enseignaient que Vatican II n’était qu’un point de départ qu’il fallait absolument dépasser pour « dynamiser » l’Eglise, et d’un autre côté le courant « traditionaliste » où se sont retrouvés ceux qui, derrière Mgr Lefebvre, ont pris appui sur les dérives postconciliaires orchestrées par nombre de prêtres pour faire de Vatican II la source d’une rupture avec ce qu’ils définissent et considèrent comme étant « la » tradition. En France, le « progressisme » a culminé vers les années 1970-75 et a trouvé des « supporters » au sein d’un clergé souvent touché par une profonde crise d’identité du prêtre s’ajoutant à la déficience de la formation théologique. Si ce courant est aujourd’hui moins puissant, il ne demeure pas moins vrai qu’il a laissé dans les mentalités des fidèles - clercs et laïcs - des traces qui seront très difficiles à effacer. De son côté, le « traditionalisme » vit encore mais ne constitue pas un bloc monolithique et - quoi que disent certains de ceux qui s’en réclament - n’a pas de grande influence dans les paroisses. Entre ces deux courants se retrouvent des fidèles plus sensibles aux conséquences d’une désacralisation qui, à partir des années postconciliaires, a touché les messes célébrées dans la majorité des paroisses françaises : ces fidèles, de moins en moins nombreux en raison de la baisse de la pratique religieuse et de leur âge, ne comprennent généralement pas grand-chose en liturgie et confondent souvent la « messe en latin » avec la « messe comme c’était avant le Concile ». Leurs critiques portent le plus souvent - et à juste titre - sur la banalisation et l’enlaidissement des célébrations, ainsi que sur les stériles expérimentations liturgiques imposées par des prêtres donnant surtout l’impression d’avoir perdu tout sens de l’Eglise et de l’Eucharistie, et tout souci de la beauté qui sied au culte rendu à Dieu.

 

Mais d’où vient ce « progressisme » qui a durablement grippé tous les rouages de l’Eglise en France pour aboutir à la non-réception du Concile ou du moins à sa réception partielle et sous des formes erronées engendrant la crise que l’on connaît aujourd’hui ? Dès avril 1964, Paul VI avait appelé l’Académicien Jean Guitton au Vatican pour lui faire part de son inquiétude touchant l’information sur le Concile en France. Bien des journalistes - y compris des journalistes catholiques - présentaient en effet Vatican II sur le modèle des débats parlementaires et des arbitrages politiques, usant d’épithètes commodes comme « conservateurs » ou « progressistes », la première étant connotée péjorativement. Dans le même temps, des médias présentaient l’Eglise de Hollande comme « le » modèle à suivre alors qu’elle était en train de s’effondrer sous les coups portés par des prêtres vivant « en couples » ou ouvertement homosexuels et prêts à tenter toutes les « expériences ». Parallèlement, dans le journal « Le Monde », Henri Fesquet se faisait le héraut d’une interprétation de l’ « esprit du Concile » qui ne correspondait plus du tout à la lettre des textes conciliaires eux-mêmes. Dans « La Croix » du 15 septembre 1966, Antoine Wenger note : « Neuf mois ont passé depuis la clôture du Concile. Nous assistons à une fermentation des idées ; il est vrai que certains attribuent volontiers au Concile leurs propres opinions et identifient trop facilement les décisions conciliaires avec leurs propres désirs. » Un mois plus tard, Jacques Maritain publie « Le paysan de la Garonne » où il observe que la masse des fidèles est en train de s’éloigner de l’Eglise tandis que de nombreux clercs vont carrément la quitter en raison d’une crise qui n’est pas imputable au Concile lui-même mais à un « néo-modernisme » se recommandant à tort d’un « esprit du Concile ». D’autres théologiens s’inquiètent des dérives postconciliaires dont certaines sont orchestrées par des clercs et des laïcs qualifiés d’ « assassins de la foi » (Cf. P. Jean Daniélou, « La Croix » du 18 mai 1968.) Quant au Père de Lubac, il considère qu’un « redressement urgent » est à opérer « dans le sens authentique du Concile et du véritable aggiornamento » voulu par Jean XXIII. Mais dans le même temps, le théologien déplore que « les évêques ne semblent guère oser y engager leur autorité » pour empêcher l’ « accentuation d’une scission entre une aile soi-disant marchante qui donne l’impression de mondaniser la foi et la vie chrétiennes (...) et une masse dite « intégriste » à laquelle sont tentés de se rallier beaucoup d’excellents chrétiens qui tiennent à l’intégralité de la foi. » Et le P. de Lubac de considérer que « la tradition la plus classique offre incomparablement plus de ressources à la pensée qu’une certaine attitude critique aujourd’hui trop répandue. » Pour faire face à ce que le P. Louis Bouyer qualifiera de « décomposition du catholicisme », quelques théologiens jettent alors les bases d’une nouvelle revue théologique - « Communio » - dont le premier numéro de l’édition française paraîtra en 1975. Parmi ces théologiens clairvoyants et authentiquement « conciliaires », on retrouve les Pères Henri de Lubac, Hans Urs von Balthasar, Louis Bouyer, Jean-Robert Armogathe et... Joseph Ratzinger.

 

En 1985, Joseph Ratzinger, devenu Cardinal et Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, publie « Entretiens sur la foi » (éd. Téqui) presque au moment où les évêques français tentent de dresser un bilan du Concile et d’évaluer son processus de réception. Avant même la publication de son ouvrage, le Cardinal Ratzinger donne sa propre appréciation sur le sujet débattu par les évêques de France en évoquant une « évolution postconciliaire pernicieuse. » « Ce qui a dévasté l’Eglise durant la décennie n’était pas le concile, mais le refus de sa réception », écrira-t-il par la suite. Dans sa majorité, l’épiscopat français - déjà vivement critiqué suite à la parution de « Pierres vivantes » présenté abusivement comme un catéchisme - ne partage pas l’appréciation du Cardinal. Ainsi, Mgr Rozier, alors Evêque de Poitiers, écrit-il : « Certains raccourcis des propos du Cardinal Ratzinger expriment un bilan de l’évolution postconciliaire de l’Eglise, bilan tout entier situé sous le signe de la négativité, et dans lequel les évêques français ne se reconnaissent pas. Ceci est un fait. » On voit ici qu’entre le Cardinal Ratzinger, futur Pape, et l’épiscopat français, les désaccords existent... et dureront sans doute. Au cœur des turbulences de l’Eglise en France, Mgr Rozier persiste et signe : ignorant le point de vue du Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, il se félicite de ce que « l’épiscopat a le soutien du peuple de Dieu ». Et il fait état d’une lettre que lui a envoyée un « animateur du centre théologique interdiocésain de Montpellier » pour le remercier de sa pastorale et lui dire qu’il soutenait son initiative d’une opération lancée dans l’opinion publique dans la perspective du prochain synode « pour aider à un ressaisissement dans le sens de la fidélité à Vatican II ». L’Evêque de Poitiers fait ici référence à l'initiative d'un groupe de chrétiens réunis à Montpellier soucieux de ne pas voir enterrer les réformes attribuées plus à l’ « esprit du Concile » qu’au véritable Concile lui-même. « L’appel de Montpellier » lancé par ce groupe de chrétiens - parmi lesquels se trouvent un certain nombre de prêtres ayant le soutien de leurs évêques - ne tarde pas à recueillir une audience importante qui ne manquera pas d’interroger NN.SS. Boffet, Evêque de Montpellier, Rozier, Evêque de Poitiers déjà cité, Favreau, Evêque de La Rochelle... A Nancy, Mgr Bernard dévoile ses craintes en s’interrogeant : « Comment maintenir les acquis très positifs de Vatican II sans se fermer à certaines insistances venant d’ailleurs, au sein de la communauté de l’Eglise ? » 

 

En fait, on voit qu’à chaque fois que les évêques de France parlent du concile Vatican II, ils ne font allusion qu’à cet « esprit du Concile » dénoncé par le Cardinal Ratzinger. Ne voulant pas reconnaître que de ce quiproquo jaillit la majorité des problèmes qui secouent l’Eglise en France, Mgr Bernard adopte la ligne classique - mais stérile - de l’épiscopat français : l’irénisme. C’est dans son édition du 21 juin 1985 que « Le Figaro » évoque des « tensions entre le Vatican et plusieurs évêques français ». Le quotidien dénonce très clairement l’attitude de l’épiscopat français à l’égard du Cardinal Ratzinger : « La thèse des opposants [i.e. les évêques français] est claire : « Rome s’apprête à enterrer Vatican II alors que les forces vives du « peuple de Dieu » se mobilisent pour le sauver ». Ces lignes sont signées du Dominicain Joseph Vandrisse qui ajoute que « dès lors, toute tentative de bilan s’apparente au blasphème ». Le P. Vandrisse qui défend avec vigueur la fermeté du Cardinal Ratzinger, constate encore qu’ « il est difficile à certains évêques de dire « non » à des cénacles qui intimident, tant il est par contre facile pour eux de parler « d’espoir » en évoquant de réconfortants lendemains ». Dans le même temps, les évêques ne dissimulent plus leurs préoccupations quant à l’hypothétique mise en œuvre d’une « contre-réforme » qu’ils soupçonnent orchestrée par le « Panzerkardinal » Ratzinger. Ceux d’entre eux qui préparent le synode extraordinaire de la région Provence-Méditerranée écrivent : « Devant le décalage de plus en plus accusé entre les modes culturels et le message évangélique que nous pouvons constater aujourd’hui, (...) il nous semble que le synode ne doit pas se laisser tenter par une restauration (...). Il ne faut pas que prédomine la peur et que soit cassé le dynamisme missionnaire de beaucoup de communautés chrétiennes. » (Cf. « Eglise de Corse », n°14, 1er août 1985.) Puis ils posent cette question révélatrice du type d’Eglise qu’ils souhaitent : « Ne faudrait-il pas souligner l’importance des liens et échanges entre Eglises locales dont la région apostolique et la conférence épiscopale sont des expressions privilégiées ? Ne faudrait-il pas également réfléchir dans cette perspective, aux rapports entre les conférences épiscopales ou les Eglises locales et l’Eglise de Rome et ses dicastères dans le sens d’une communion respectueuse des identités et des responsabilités propres ? Ne conviendrait-il pas de préciser la signification du « ministère de Pierre » dans son rapport aux épiscopats ? » On le devine à travers ces lignes : ce que veulent les évêques de France, c’est que le Cardinal Ratzinger se contente d’occuper un bureau tandis que le Pape se satisfera de distribuer des bénédictions aux pèlerins rassemblés place Saint-Pierre.

 

Ce complexe anti-romain qui s’est développé et manifesté après Vatican II a-t-il laissé des séquelles ? Oui, si l’on considère qu’aucun des textes magistériels laissés par Benoît XVI n’a fait l’objet de diffusions et d’applications concrètes dans les diocèses et les paroisses de France ; oui, si l’on se souvient du Cardinal Vingt-Trois affirmant - à l’occasion du voyage de Benoît XVI en France - que « le Pape n’était tout de même pas le patron » ; oui, si l’on se souvient que lorsque Benoît XVI a célébré des messes en France, il fallut expliquer aux fidèles habitués aux « messes-bazar » de leurs paroisses que le Souverain Pontife respectait bien la liturgie voulue par le Concile ; oui, si l’on se souvient des campagnes faites pour persuader les fidèles de rester chez eux pour voir le Pape à la télévision plutôt que de se déplacer pour l’acclamer (les fidèles viendront toutefois en nombre accueillir le Pape, à la grande stupéfaction des évêques qui tenteront alors de tourner la situation à leur profit) ; oui, si l’on se souvient que Mgr Doré, alors Archevêque de Strasbourg, dans une homélie prononcée lors d’une messe d’ordinations sacerdotales, s’est déclaré favorable au mariage des prêtres ; oui quand on se souvient qu’une conférence sur la liturgie du Cardinal Arinze à Paris sera passée sous silence ; oui, lorsqu’on entend Mgr Le Gall dire qu’il n’y a pas de problèmes liturgiques en France... Oui enfin, quand on lit les récentes critiques de Mgr Noyer - figure emblématique de l’épiscopat postconciliaire - dirigées contre Benoît XVI et publiées par « Témoignage Chrétien ». Qui pourrait imaginer que devenu Pape, Joseph Ratzinger ait oublié cette mentalité anti-romaine propre à une partie non négligeable de l’épiscopat français et qui s’est propagée dans les rangs du clergé paroissial ? Qui peut imaginer que devenu Pape, Joseph Ratzinger savait qu’il ne pourrait guère compter sur l’épiscopat français pour appliquer les directives magistérielles et les orientations conciliaires permettant de stimuler la foi chrétienne en même temps que l’amour de l’Eglise ? On peut légitimement penser que Benoît XVI a pu être fatigué d’avoir à supporter l’inertie de certains épiscopats dont, en tout premier lieu, celui de France.

 

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