http://img.over-blog.com/667x1024/0/21/41/34/2010/chaput.jpgAujourd’hui, à notre époque d’interconnexion mondiale, les défis auxquels les catholiques sont confrontés en Amérique sont à peu près les mêmes qu’en Europe : nous affrontons une vision politique agressivement laïque et un modèle économique consumériste qui aboutissent – en pratique, sinon avec une intention avouée – à une nouvelle forme d’athéisme encouragée par l’État. [...] Aux États-Unis, pays qui est encore chrétien à 80 % et qui garde un niveau élevé de pratique religieuse, des agences gouvernementales cherchent de plus en plus, actuellement, à dire aux prêtres de l’Église comment ils devraient agir et à les contraindre à des pratiques susceptibles de détruire leur identité catholique. Des efforts ont été faits pour décourager ou criminaliser l'expression de certaines croyances catholiques, au motif qu’elles constitueraient des "discours de haine". Nos tribunaux et nos corps législatifs accomplissent maintenant de manière récurrente des actes qui attaquent le mariage et la vie de famille, et ils cherchent à faire disparaître de notre vie publique le symbolisme chrétien et les signes de l’influence chrétienne. En Europe, on note des tendances semblables, mais elles sont marquées par un mépris encore plus manifeste pour le christianisme. Des dirigeants de l’Église ont été injuriés dans les médias et même devant les tribunaux simplement parce qu’ils exprimaient l'enseignement catholique. [...] Au début de cet été, nous avons été les témoins de formes de brutalité que l’on n’avait plus vues sur ce continent depuis l’époque où étaient en vigueur les méthodes policières nazies et soviétiques : le palais archiépiscopal de Bruxelles a été perquisitionné par des policiers, des évêques ont été arrêtés et interrogés pendant neuf heures sans bénéficier des garanties légales, leurs ordinateurs privés, téléphones portables et documents ont été confisqués. Même les tombes d’hommes d’Église défunts ont été violées à l’occasion de cette perquisition. Pour la plupart des Américains, cette sorte d’humiliation calculée, publique, de chefs religieux serait un scandale et un abus du pouvoir de l’État. Et cela n’est pas dû aux vertus ou aux fautes de tel ou tel des dirigeants religieux impliqués, puisque nous avons tous le devoir d’obéir aux lois justes. Le scandale tient plutôt au fait que les autorités civiles, par leur brutalité, montrent du mépris pour les croyances et les croyants représentés par leurs dirigeants. [...] Le cardinal Henri de Lubac a écrit un jour qu’ « il n’est pas vrai que l’homme ne peut pas organiser le monde sans Dieu. Ce qui est vrai, c’est que sans Dieu [l'homme] ne peut en fin de compte l’organiser que contre l'homme. Un humanisme exclusif est un humanisme inhumain ». Actuellement l'Occident s’achemine constamment vers ce nouvel "humanisme inhumain". Et si l’Église doit réagir avec toute sa foi, nous avons besoin de mettre en pratique les leçons que vos Églises ont apprises sous les régimes totalitaires. Un catholicisme de résistance doit être fondé sur la confiance en ces paroles du Christ : "La vérité vous rendra libres" (Jean 8, 32). Vivre dans la vérité, cela signifie vivre en accord avec Jésus-Christ et avec la Parole de Dieu dans la Sainte Écriture. Cela signifie proclamer la vérité de l’Évangile chrétien, non seulement par nos paroles mais par notre exemple. Cela signifie vivre, chaque jour et à chaque moment, de l’inébranlable conviction que Dieu est vivant et que son amour est la force motrice de l’histoire humaine et le moteur de toute vie humaine authentique. Cela signifie croire que les vérités contenues dans le Credo méritent que l’on souffre et que l’on meure pour elles. Vivre dans la vérité, cela signifie aussi dire la vérité et appeler les choses par leur nom. Et cela signifie révéler les mensonges en fonction desquels certains hommes essaient d’en forcer d’autres à vivre.

 

 

Deux des plus gros mensonges dans le monde actuel sont, en premier lieu, que le christianisme a été d’une importance relativement mineure dans le développement de l'Occident et, en second lieu, que les valeurs et les institutions occidentales peuvent perdurer sans être enracinées dans les principes moraux chrétiens. [...] On minimise parfois le passé chrétien de l'Occident avec les meilleures intentions du monde, parce que l’on désire favoriser une coexistence pacifique au sein d’une société pluraliste. Mais on le fait plus souvent pour marginaliser les chrétiens et pour neutraliser le témoignage public de l’Église. L’Église doit révéler et combattre ce mensonge. Être Européen ou Américain c’est être l’héritier d’une profonde synthèse chrétienne de l'art et de la philosophie grecs, du droit romain et de la vérité biblique. Cette synthèse a donné naissance à l'humanisme chrétien qui soutient toute la société occidentale. Sur ce point, nous pouvons citer le chercheur et pasteur luthérien allemand Dietrich Bonhoeffer. Voici ce qu’il écrivait, quelques mois avant d’être arrêté par la Gestapo en 1943 : « L'unité de l'Occident n’est pas une idée mais une réalité historique, dont l’unique base est le Christ ». Nos sociétés, en Occident, sont chrétiennes de naissance et leur survie dépend de la pérennité des valeurs chrétiennes. Nos principes fondamentaux et nos institutions politiques sont fondés, dans une large mesure, sur la morale de l’Évangile et sur la conception chrétienne de l’homme et du gouvernement. Nous parlons ici non seulement de la théologie chrétienne ou des idées religieuses, mais des bases de nos sociétés : le gouvernement représentatif et la séparation des pouvoirs ; la liberté de religion et de conscience ; et ce qui est le plus important, la dignité de l’être humain. Cette vérité à propos de l’unité essentielle de l'Occident a un corollaire, que Bonhoeffer a également remarqué : supprimer le Christ, c’est supprimer la seule base fiable de nos valeurs, de nos institutions et de notre mode de vie. Cela signifie que nous ne pouvons pas faire abstraction de notre histoire en raison d’une préoccupation superficielle de ne pas offenser nos voisins non-chrétiens. En dépit de tout ce que peuvent dire les "nouveaux athées", il n’y a aucun risque que le christianisme soit imposé par la force à quelqu’un où que ce soit en Occident. Les seuls "états confessionnels", dans le monde d’aujourd’hui, sont ceux qui sont dirigés par des dictatures islamistes ou athées : des régimes qui ont rejeté la croyance de l'Occident chrétien dans les droits individuels et dans l’équilibre des pouvoirs. Je voudrais souligner que la défense des idéaux occidentaux est la seule protection dont nous et nos voisins disposions pour éviter de tomber dans de nouvelles formes de répression, que ce soit du fait d’extrémistes musulmans ou de technocrates laïcistes. Mais l'indifférence envers notre passé chrétien contribue à l’indifférence envers la défense de nos valeurs et de nos institutions à l’heure actuelle. Ce qui me conduit au second gros mensonge avec lequel nous vivons aujourd’hui : celui selon lequel il n’existe pas de vérité immuable. Le relativisme est aujourd’hui la religion civile et la philosophie publique de l'Occident. Là encore, les arguments en faveur de ce point de vue peuvent sembler convaincants. Étant donné le pluralisme du monde moderne, il peut paraître raisonnable que la société veuille affirmer qu’aucun individu, aucun groupe, n’a le monopole de la vérité ; que ce qu’une personne considère comme bon et désirable peut ne pas l’être pour quelqu’un d’autre ; et que toutes les cultures et toutes les religions doivent être respectées comme étant d’une valeur égale. Dans la pratique, toutefois, nous constatons que, s’il n’y a pas une croyance en des principes moraux et des vérités transcendantes qui soient permanents, nos institutions et notre langage politiques deviennent des instruments au service d’une nouvelle barbarie. Au nom de la tolérance nous en arrivons à tolérer la plus cruelle des intolérances ; le respect des autres cultures en arrive à nous imposer le mépris pour la nôtre ; l'enseignement du "vivre et laisser vivre" justifie que les forts vivent au détriment des faibles.

 

 

Ce diagnostic nous aide à comprendre l’une des injustices fondamentales de l’Occident aujourd’hui : le crime de l'avortement. Je sais que le droit à l’avortement est inscrit dans les lois actuelles de la quasi-totalité des pays occidentaux. Dans certains cas, ce droit reflète la volonté de la majorité et il est mis en œuvre par des moyens légaux et démocratiques. Et je suis conscient que beaucoup de gens, y compris au sein de l’Église, s’étonnent que nous, catholiques américains, continuions à placer le caractère sacré de la vie prénatale tellement au centre de notre témoignage public. Permettez-moi de vous dire pourquoi je crois que l’avortement est le problème fondamental de notre temps. Tout d’abord, parce que l'avortement pose aussi la question de la vie dans la vérité. Le droit à la vie est la base de tout autre droit de l’homme. Si ce droit n’est pas  inviolable, aucun autre droit ne peut être garanti. Ou, pour parler plus brutalement : un homicide est un homicide, si petite que soit la victime. Et voici une autre vérité que beaucoup de gens au sein de l’Église n’ont pas encore pleinement assimilée : la défense du nouveau-né et de la vie prénatale est un élément central de l'identité catholique depuis l’âge apostolique. [...] On peut en trouver la preuve dans les plus anciens documents de l’histoire de l’Église. De nos jours – alors que le caractère sacré de la vie est menacé non seulement par l’avortement, par l’infanticide et par l’euthanasie, mais aussi par la recherche sur les embryons et par la tentation eugéniste d’éliminer les faibles, les handicapés et les vieillards infirmes – cet aspect de l'identité catholique devient encore plus essentiel pour notre nature de disciples. Ce que je veux dire quand je parle de l’avortement, c’est ceci : son acceptation si largement répandue dans les pays occidentaux nous montre que, si nos institutions démocratiques ne sont pas fondées sur Dieu ou sur une vérité très haute, elles peuvent très facilement devenir des armes contre notre propre dignité d’hommes. Les valeurs auxquelles nous tenons le plus ne peuvent pas être défendues uniquement par la raison ou simplement pour elles-mêmes. Elles n’ont pas d’auto-affirmation ni de justification "interne". Il n’existe pas de raison intrinsèquement logique ou utilitaire en vertu de laquelle la société devrait respecter les droits de l’homme. Il y a encore moins de raison de reconnaître les droits de ceux dont la vie impose une charge à autrui, comme les enfants dans le sein de leur mère, les malades en phase terminale, ou les handicapés physiques ou mentaux. Si les droits de l’homme ne viennent pas de Dieu, alors ils dépendent de conventions arbitraires entre les êtres humains. L’État existe pour défendre les droits de l’homme et pour favoriser l'épanouissement de l’homme. L’État ne peut jamais être la source de ces droits. Quand l’État s’arroge ce pouvoir, même une démocratie peut devenir totalitaire. Qu’est-ce c’est que l’avortement légalisé, sinon une forme de violence intime qui se drape dans la démocratie ? La force de la loi est donnée à la volonté de puissance du fort pour tuer le faible.

 

 

C’est dans cette direction que nous Occidentaux sommes en train d’avancer. [...] Dans les années 60, Richard Weaver, un philosophe américain spécialiste des questions sociales, écrivait : « Je suis absolument convaincu que le relativisme finira par aboutir à un régime de force ».Il avait raison. Il y a une sorte de "logique interne" qui conduit le relativisme à la répression. C’est ce qui explique le paradoxe des sociétés occidentales qui peuvent prêcher la tolérance et le respect des diversités tout en sapant de manière agressive et en pénalisant la vie catholique. Le dogme de la tolérance ne peut tolérer la conviction qu’a l’Église que certaines idées et comportements ne doivent pas être tolérés parce qu’ils nous déshumanisent. Le dogme selon lequel toutes les vérités sont relatives ne peut pas accepter l’idée que certaines vérités puissent ne pas l’être. Les croyances catholiques qui irritent le plus profondément les orthodoxies de l'Occident sont celles qui concernent l'avortement, la sexualité, et le mariage d’un homme et d’une femme. Ce n’est pas un hasard. Ces croyances chrétiennes expriment la vérité à propos de la fertilité, de la signification et de la destinée de l’homme. Ces vérités sont subversives dans un monde qui voudrait nous faire croire que Dieu n’est pas nécessaire et que la vie humaine n’a pas de nature ou de but intrinsèques. L’Église doit donc être punie parce que, en dépit de tous les péchés et de toutes les faiblesses des gens qui la composent, elle est encore l’Epouse de Jésus-Christ ; elle est encore une source de beauté, de sens et d’espoir qui refuse de mourir ; elle est encore la plus irrésistible et la plus dangereuse hérétique du nouvel ordre du monde. [...] Nous ne pouvons et nous ne devons pas abandonner le dur travail que constitue un dialogue honnête. Loin de là. L’Église a toujours besoin de chercher des amitiés, des points d’accord et des façons d’argumenter de manière positive et raisonnable sur la place publique. Mais il serait stupide d’attendre de la gratitude, ou même du respect, de la part de nos actuelles classes dirigeantes dans les domaines de la politique et de la culture. L'imprudence naïve n’est pas une vertu évangélique. À toutes les époques, l’Église est tentée d’essayer de s’entendre avec César. Et il est très vrai que l’Écriture nous dit de respecter ceux qui nous gouvernent et de prier pour eux. Nous devons avoir un grand amour pour le pays que nous appelons notre patrie. Mais nous ne pouvons jamais rendre à César ce qui est à Dieu. En premier lieu, nous devons obéir à Dieu ; les obligations vis-à-vis du pouvoir politique viennent toujours en deuxième position. [...] Nous vivons à une époque où l’Église est appelée à être une communauté croyante de résistance. Nous devons appeler les choses par leur nom. Nous devons combattre les maux que nous voyons. Et, point très important, nous ne devons pas nous bercer de l’illusion selon laquelle, en nous associant aux voix du laïcisme et de la déchristianisation, nous pourrions d’une façon quelconque adoucir ou changer les choses. Seule la vérité peut rendre les hommes libres. Nous devons être des apôtres de Jésus-Christ et de la Vérité qu’il incarne.

Homélie de Son Eminence le Cardinal Amato, le 29 avril 2012 à Coutances, pour la

Béatification du Père Pierre-Adrien Toulorge, martyr de la sinistre Révolution française :

 

 

cardinalamatoLe martyre est un signe resplendissant de la sainteté d’un fidèle. Le témoignage usque ad sanguinem est un apport de grande valeur pour l’Eglise et pour la société, qui aide à éviter de confondre le Bien et le Mal. Les martyrs, et plus généralement, tous les Saints de l’Eglise, par l’exemple éloquent et attirant d’une vie totalement transfigurée par la splendeur de la Vérité, éclairent toutes les époques de l’histoire en y réveillant le sens moral. Rendant un témoignage sans réserve au Bien, ils donnent une constante actualité aux paroles du prophète : « Malheur à ceux qui appellent le Mal Bien et le Bien Mal, qui font des Ténèbres la Lumière et de la Lumière les Ténèbres, qui font de l’amer le doux et du doux l’amer ». C’est là la signification encore actuelle pour nous du martyre de Pierre-Adrien Toulorge, chanoine prémontré guillotiné durant la Révolution française. Il y a un an à Dax a été béatifiée la sœur Marguerite Rutan, Fille de la Charité, tuée, elle aussi, au cours de cette tragique révolution qui a semé partout deuil et ruine. A l’automne 1793, alors qu’avait commencé la phase la plus cruelle de la Révolution, la Terreur, prêtres et religieux fidèles à Rome furent persécutés, incarcérés, soumis à des procès sommaires et exécutés.  Le 12 octobre 1793, le prémontré Pierre-Adrien Toulorge, âgé de 36 ans, rentra dans la cellule de sa prison avec le visage serein. Interrogé sur l’issue de son procès, il répondit que tout était bien allé. On pensa qu’il avait été acquitté. Mais on apprit au contraire qu’il avait été condamné à mort. La moniale bénédictine qui avait été arrêtée en même temps que lui, Sœur Saint-Paul fondit en larmes. Mais le futur martyr la réconforta : sa mort serait un exemple pour les autres fidèles ; d’ailleurs, ayant renoncé au monde par la profession religieuse, il ne devait pas craindre de la quitter pour un passage assuré vers le Ciel. L’attitude, les paroles du Père Toulorge révèlent sa grande force d’âme, don précieux du Saint Esprit. 

 

Pierre-Adrien était né à Muneville-le-Bingard en Normandie, le 4 mai 1757, dans une famille d’humbles paysans. Dernier de trois enfants, il fut baptisé le jour-même de sa naissance. Il fut ordonné prêtre en 1782 et cette même année, il fut nommé vicaire de Doville, paroisse allouée à l’abbaye prémontrée de Blanchelande. Quelques années après, il entra dans la communauté de cette abbaye et, après le noviciat, il émit ses vœux. En 1790, l’Assemblée nationale décréta la suppression des ordres religieux et la confiscation de leurs biens. Se refusant à adhérer à l’idéologie révolutionnaire, le Père Toulorge se mit à vivre dans la clandestinité, célébrant les sacrements en cachette et se déplaçant continuellement. Il fut arrêté en septembre 1793. Il portait avec lui les prières de la messe en l’honneur du Saint Esprit et celles de la messe de la Vierge Marie, recopiées à la main, ainsi qu’une tunique blanche et d’autres objets pour le culte. Soumis à trois interrogatoires en septembre et octobre 1793, il fut finalement condamné à mort. Le 13 octobre 1793, le bienheureux martyr invita ses compagnons de détention à réciter avec lui l’Office divin : les Laudes, les Vêpres. Arrivé à Complies, il interrompit le chœur à l’avant-dernière strophe de l’hymne en ajoutant qu’il aurait terminé au Ciel. Les témoignages nous apprennent qu’il fut guillotiné entre seize heures et seize heures trente, le dimanche 13 octobre 1793 à Coutances. Le Père Toulorge était vêtu d’une longue redingote verte boutonnée jusqu’au cou. Il demanda que les cheveux lui fussent ramenés sur le devant de la tête pour faciliter la décapitation. Dans l’une des trois lettres qu’il écrivit la veille de son martyr, il dit : « On vient de me lire ma sentence de mort ; demain à deux heures, je quitterai cette terre pour aller au Ciel jouir de la présence de Dieu et de mon Eglise. Hélas, comment se peut-il faire que, tout pécheur que je suis, j’aie le bonheur d’être couronné du martyre. Je confesse à mon Dieu d’être très indigne d’une telle faveur, mais, que dis-je ? C’est le sort de ceux qui ont le bonheur d’être demeurés fidèles à la Foi catholique, apostolique et romaine. ». Ecrivant ensuite à son frère, il a ajouté : « Réjouis-toi, tu auras demain un protecteur dans le Ciel. Réjouis-toi de ce que Dieu m’ait trouvé digne de souffrir non seulement la prison mais la mort même pour Notre Seigneur Jésus-Christ. C’est la plus grande grâce qu’Il pouvait m’accorder. Tourne tes yeux vers le Ciel, vis en honnête homme et surtout en bon chrétien. Elève tes enfants dans la sainte religion catholique, apostolique et romaine. ».

 

Nous trouvons-là, mes chers frères, l’actualité impérissable d’un martyr mis à mort il y a plus de deux siècles. Son martyre nous invite à vivre avec cohérence et fidélité notre communion avec Jésus et ce, malgré les blessures et les souffrances de toutes sortes que la société moderne inflige à l’Evangile par ses idéologies erronées, sur la conception de la vie humaine, sur l’avortement, sur le mariage, sur l’euthanasie. Nous apprenons du bienheureux martyr Toulorge à résister, avec la grâce et par la prière, à cette culture de mort en affrontant avec force et persévérance les sacrifices nécessaires pour rester fidèle au Christ, Chemin, Vérité et Vie. Comme le disait Saint Grégoire le Grand : « Les chrétiens peuvent même aimer les difficultés de ce monde en vue du fruit éternel ». A l’imitation du Christ, Bon Pasteur, le bienheureux Pierre-Adrien Toulorge a donné sa vie pour ses fidèles les défendant des loups. Son intercession puisse-t-elle nous aider à être, nous aussi, de bons chrétiens, forts et victorieux, dans la défense de notre Foi en Dieu, Père, Fils et Saint Esprit. Amen !

ite-ad-ioseph« Le 7 juin 1660, un jeune berger provençal de 22 ans, Gaspard Ricard, sur ce lieu du Bessillon, bénéficia d’une apparition de saint Joseph, qui l’interpellait ainsi : « je suis Joseph, soulève la pierre et tu boiras ». Notre diocèse a cet extrême privilège d’avoir accueilli les seuls mots prononcés par Joseph, et que l’Eglise a authentifiés. Louis XIV l’année suivante, le 19 mars 1661, 10 jours après son accession au trône et après avoir pérégriné à Cotignac, consacra la France à Saint Joseph. Comment pourrions-nous caractériser cette belle figure biblique de Joseph ? Cet homme silencieux et caché. Je pourrai définir sa psychologie spirituelle par un seul trait : la pudeur. Notre monde est "voyeuriste". Tout doit se montrer, et tout se dire en permanence. Le succès des téléréalités, le règne de l’extimité, lorsqu’on affiche son intimité et ses états d’âme sur les réseaux sociaux, la surexposition médiatique de ses émotions et de l’image de soi… témoignent de l’impudeur. L’invasion des écrans plats relève, non seulement d’une prouesse technologique, mais aussi d’une révolution optique : l’image devient source de lumière, d’où la fascination qu’elle exerce. La science donne ainsi à l’impudeur les moyens de son emprise. L’impudeur, on la trouve, non seulement sur les moyens de communication sociale, mais aussi dans la rue par des modes vestimentaires indécents pour exciter le regard, dans la manière de mettre en scène son corps. L’impudeur touche aussi le monde artistique, jusqu’à porter atteinte à l’image de la personne, ou à la caricaturer. L’impudeur touche encore le monde médical, lorsque le patient ou le vieillard n’est plus considéré pour lui-même mais à travers sa maladie, son handicap, ses organes défaillants… L’impudeur, c’est l’instrumentalisation du corps, sa réduction à la seule fin de jouissance et de marchandisation. Au contraire, Joseph nous offre le témoignage de la pudeur. Une pudeur faite de silence, de réserve naturelle et de recueillement. Joseph préserve l’intimité de son fils adoptif, Jésus. Il respecte l’altérité de Marie son épouse, dans le mystère de sa conception virginale et de sa maternité divine. La pudeur de Joseph enveloppe la Sainte Famille et la protège. 


Cette pudeur de Joseph n’est ni la honte qui exprime un dégoût de soi, ni la pudibonderie, ni la pruderie qui affecte une réserve hautaine. La pudeur de Joseph est la garantie du mystère qui éclot en lui, le mystère de sa propre élection. Elle est la modification des sens, l’antidote de la vanité, la source de sa chasteté, le repli de sa prière. Il y a quelque chose dans la Sainte Famille qui ne sera jamais pleinement connaissable et maitrisable. Une part de secret qui réclame un effacement, et dans lequel se nichent, et la liberté de Dieu qui appelle, et la liberté de la réponse : l’amen de Jésus et le fiat de Marie. L’un et l’autre, Jésus et Marie, trouvent refuge dans la pudeur de Joseph. Non seulement Joseph a pratiqué la pudeur, mais il nous l’enseigne. A son école, j’apprends que le secret de mon âme ne sera jamais accessible à autrui, que le mouvement de retour sur soi rencontre une présence vivante que j’abrite, celle de Dieu ; présence intérieure et trinitaire qui justifie ma vie et qui est le point de départ de ma prière. L’attitude pudique à laquelle nous éduque Joseph, au contact de Marie et de Jésus, c’est aussi la délicatesse de rencontrer l’autre, sans l’accaparer. Joseph nous apprend que l’on peut aimer sans posséder. Cette abstinence de Joseph est faite d’écoute, d’attention intense vis-à-vis de Marie et de l’enfant Jésus qui lui a été confié. Cette modestie est une expression de la charité. La pudeur protège de la mainmise, de la prétention envahissante de tout savoir de l’autre, ou de tout dévoiler de soi-même. Elle est fille de l’obéissance. Elle atteste le primat de la grâce, et de la transcendance de Dieu. Elle est docilité face aux initiatives du Seigneur. La pudeur est l’humilité d’accepter que l’Esprit-Saint nous précède sur des chemins que nous n’avons pas balisés. En respectant le projet de Dieu à l’égard de Marie, jusqu’à consentir à se rétracter en toute discrétion (en la répudiant en secret), Joseph apporte un démenti à une virilité qui excluait la féminité, à une virilité masochiste, une volonté de puissance qui n’intègrerait pas la part de délicatesse et de fragilité que réclament son épouse et son enfant nouveau-né.

 

Toutes les formes de totalitarisme qui ont ensanglanté le 20ème siècle se sont nourries de l’exaltation de cette virilité dominatrice et destructrice qui conduit inexorablement à la déshumanisation parce qu’elle bannit la fragilité. Joseph nous parle de pudeur mais aussi de paternité. Les psychologues évoquent souvent la crise actuelle de la paternité. Lorsqu’on regarde l’évolution profonde de la société, on constate, non seulement un vieillissement considérable de la population européenne (dans 20 ans, 1 personne sur 3 aura plus de 50 ans), avec toutes les conséquences économiques et sociales que cette séniorisation implique, mais aussi, et paradoxalement, une puérilisation de l’homme contemporain. Dans un monde frappé par « l’éclipse de Dieu » (Benoît XVI), cette infantilisation se caractérise par l’illusion de la toute puissance, de la souveraineté de l’individu, et par la recherche de la satisfaction immédiate et narcissique des désirs. Il y a infantilisation, car la figure du père s’est éloignée. Le père s’est désengagé. Il est ailleurs. Il est quelquefois devenu le grand frère, le confident plus que le référent. Ou au contraire, son autorité a viré en autoritarisme. C’est le père cruel qui exerce la violence et la coercition, le père castrateur ou fouettard qui aliène et écrase. Cette crise de la paternité est sur un fond de montée en puissance du « maternage », de besoin de « cocooning », de relations chaudes et fusionnelles. En s’adossant sur la théorie du genre, de nombreuses études fleurissent des études sur le déclin de la masculinité. Je pense au livre d’Anne-Marie Slaughter, « La fin des hommes », ou à la thèse d’Hanna Rosin « Le temps des femmes », ou encore à l’émergence de la culture androgyne. Il y a déjà quelques années, le film « Trois hommes et un couffin », présente des pères qui câlinent, usurpant à la mère son rôle. Ces images détériorées de la paternité s’expliquent en partie par le brouillage des identités sexuelles. Elles sont porteuses de germes de violence, de névroses et de pathologies. Elles induisent l’homosexualité. Elles détériorent également l’image de Dieu qui est un Père.

 

Joseph de Nazareth nous invite à réhabiliter l’identité masculine du père. La maternité est un acte d’incarnation, la paternité est un acte d’adoption. La mère « connaît », c’est-à-dire, étymologiquement, c’est d’elle que l’enfant naît. Le père, lui, « reconnaît ». Le père bénit l’enfant. Il lui révèle et lui confirme son unicité, sa distinction. Car la vocation du père est de nommer, c’est-à-dire de donner une identité. Par l’imposition du nom de famille, il transmet l’héritage ; par la désignation du prénom, il signifie la singularité. La femme qui vit l’extraordinaire aventure de l’engendrement physique, porte en elle une certitude à laquelle le père n’aura jamais pleinement accès. Car toute maternité est à dominante d’intériorité. Elle est sécurisante et nourrissante. Quelque part, l’enfant gardera toujours la trace, parfois la nostalgie, des entrailles qui l’ont hébergé. Le père, lui, souligne la séparation. Le père engendre de l’extérieur. Sa mission, c’est d’initier son fils à la vie sociale par des apprentissages et par des rites. Initier implique d’inscrire l’enfant dans une lignée, une histoire, une antécédence. C’est pourquoi l’Evangile de Matthieu évoque la figure de Joseph à l’intérieur d’une généalogie. Tout autant qu’un espace d’expérience de l’altérité, la cellule familiale est un lieu de mémoire, une mémoire tellement indispensable dans un monde amnésique qui a perdu ses racines. Le drame du projet de loi actuel sur l’adoption d’enfants par des couples homosexuels est, non seulement de priver l’enfant de l’altérité sexuelle dissymétrique des parents, tellement nécessaire à sa construction psychique, mais aussi de l’amputer de l’accès à son origine, à la généalogie qui constitue son identité. Joseph assume pleinement cette diaconie de la transmission. Il apprendra à Jésus adolescent, le métier de charpentier. Il lui enseignera, comme à tout enfant juif, la Tora, la loi divine… Cette loi qui redit à l’homme sa limite, la frontière qui le sépare de Dieu et, en même temps, qui l’unit à autrui, cette loi qui rappelle à chacun les principes d’humanité et de sociabilité. En effet, la loi ordonne l’enfant à l’objectivité de la raison, à dépasser le sentiment, à s’exonérer du narcissisme et de la relation fusionnelle avec la mère. Comme tout père, la mission de Joseph sera de promouvoir l’envol de son enfant dans l’aventure de la vie afin qu’il devienne sujet de sa propre histoire, qu’il apprivoise sa singularité, qu’il s’ouvre à l’avenir et aux autres, à son destin d’homme. Et cet engendrement est douloureux, comme le rapporte la scène du recouvrement.

 

Le propre de la paternité est d’exercer l’autorité. Autorité au sens étymologique, c’est faire « grandir ». Cette fonction paternelle n’est pas innée. On nait d’abord fils, on devient père plus tard. Eduquer, ne serait-ce pas apprendre à un fils à être fils, afin qu’il ait des chances un jour, de devenir père ? On pourrait ainsi comprendre, au sens pédagogique, cette parole de Jésus : « Nul ne va au Père, si ce n’est par le Fils » (Jn 14,6). Trop d’exemples actuels témoignent que l’on peut entraver le lent travail d’élaboration psychologique et spirituel de la maturité d’un jeune. On peut voler à un jeune son enfance en le traitant trop tôt comme un adulte, en l’exemptant de la loi qui ordonne la raison en vue du bien commun, en renonçant à la discipline et à l’effort constructeur qui permet d’accéder au réalisme du quotidien et à l’altérité. Joseph a exercé sa tâche paternelle dans l’abnégation, à partir d’un double renoncement : en premier lieu, un renoncement à la paternité naturelle vis-à-vis de Jésus qui n’est pas engendré de sa chair ; en second lieu, un renoncement à l’union charnelle vis-à-vis de Marie, puisqu’elle a conçu sans lui, par l’opération du Saint Esprit. C’est à l’intérieur de ce double renoncement que Joseph devient le père nourricier du Fils du Père éternel. En Jésus, Dieu a voulu obéir à un homme. Jésus obéit à Joseph qui lui-même, obéit au Père. Joseph connaissait la supériorité de son inférieur. Et c’est à l’intérieur de cette connaissance que se niche sa profonde humilité. En lui conférant le nom de Jésus, comme le rapporte St Matthieu (première annonce de la Bonne Nouvelle) ; en faisant couler les premières gouttes de sang de Jésus lors de sa circoncision, en prélude à sa Passion ; en sauvant l’auteur du salut de la colère d’Hérode par la fuite en Egypte. Joseph initie providentiellement son fils adoptif à sa mission rédemptrice, à sa vocation sacrificielle et sacerdotale. Mais il exerce cette mission prophétique toujours à l’arrière scène en s’effaçant de plus en plus, comme à reculons, jusqu’à ce que le Christ prenne toute la place, jusqu’à ce que, comme le Baptiste, il disparaisse tout à fait de l’Evangile alors que Jésus entre dans son ministère public.

 

A ceux qui l’aiment, Dieu n’est pas simplement présent en eux. Il est encore « manifesté » à travers eux. Quelque chose de lui devient visible aux autres à partir de l’étincelle de son amour qui palpite dans le cœur de ses témoins. Ainsi Joseph, qui s’est approché si près de son Fils, réfracte jusqu’à nous la lumière de Jésus. En ce jour, la foi de Joseph nous parle de la pudeur de Dieu et de son infinie paternité.

 

+ Dominique Rey Sanctuaire du Bessillon à Cotignac, le 16 mars 2013

Discours que Benoît XVI aurait dû prononcer le 17 janvier 2008 à l'université de la Sapienza à Rome. Tout comme le cours magistral - et nous le répétons, extrêmement important - à l'Université de Ratisbonne, cette nouvelle leçon restera dans l’histoire de l’Eglise. Jamais l'Eglise ne se taira pour proclamer la Vérité du Christ, même si cela comporte des peines, des insultes et des offenses. L'Epoux a été crucifié à mort pour accomplir la Vérité. Aujourd'hui, à travers son Epouse Mystique qu'est l'Eglise, c'est sa Sainte Passion qui continue dans notre histoire...

 
 
 
 
Monsieur le Recteur Magnifique,
Mesdames et Messieurs les Représentants des Autorités politiques et civiles,
Illustres professeurs et membres du personnel technique et administratif,
Chers jeunes étudiants !
 
C'est pour moi un motif de profonde joie de rencontrer la communauté de la « Sapienza - Université de Rome », à l'occasion de l'inauguration de l'Année académique. Depuis désormais plusieurs siècles cette Université marque le chemin et la vie de la ville de Rome, en faisant fructifier les meilleures énergies intellectuelles dans tous les domaines du savoir. Que ce soit à l'époque où, après sa fondation voulue par le Pape Boniface VIII, l'institution dépendait directement de l'Autorité ecclésiastique, ou successivement, lorsque le Studium Urbis s'est développé comme institution de l'Etat italien, votre communauté universitaire a conservé un haut niveau scientifique et culturel, qui l'inscrit parmi les universités les plus prestigieuses du monde. L'Eglise de Rome regarde depuis toujours avec sympathie et admiration ce centre universitaire, reconnaissant son engagement, parfois difficile et laborieux, pour la recherche et la formation des nouvelles générations. Ces dernières années, des moments significatifs de collaboration et de dialogue n'ont pas manqué. Je voudrais rappeler, en particulier, la rencontre mondiale des Recteurs à l'occasion du Jubilé des Universités, qui a vu votre communauté prendre en charge non seulement l'accueil et l'organisation, mais surtout la proposition prophétique et complexe de l'élaboration d'un « nouvel humanisme pour le troisième millénaire ». J'ai à cœur, en cette circonstance, d'exprimer ma gratitude pour l'invitation qui m'a été adressée à venir dans votre université pour y tenir une leçon. Dans cette perspective, je me suis tout d'abord posé la question : que peut et que doit dire un Pape en une occasion comme celle-ci ? Dans ma leçon à Ratisbonne, j'ai parlé, bien sûr, en tant que Pape, mais j'ai surtout parlé en qualité d'ancien professeur de cette université, en cherchant à relier les souvenirs et l'actualité. A l'Université la « Sapienza », l'antique université de Rome, je suis cependant invité en tant qu'Evêque de Rome, et je dois donc parler comme tel. Certes, la « Sapienza » était autrefois l'Université du Pape, mais aujourd'hui c'est une université laïque avec cette autonomie qui, à partir de son concept même de fondation, a toujours fait partie de l'université, qui doit exclusivement être liée à l'autorité de la Vérité. Dans sa liberté à l'égard de toute autorité politique et ecclésiastique, l'université trouve sa fonction particulière, précisément aussi pour la société moderne, qui a besoin d'une institution de ce genre. Je reviens à ma question de départ : que peut et que doit dire le Pape au cours de la rencontre avec l'université de sa ville ? En réfléchissant à cette question, il m'a semblé qu'elle en contenait deux autres, dont la clarification devrait toute seule conduire à la réponse. En effet, il faut se demander : quelle est la nature de la mission de la papauté ? Et encore : Quelle est la nature de la mission de l'université ? Je ne voudrais pas, en ce lieu, vous retenir par de longs discours sur la nature de la papauté. Une brève explication suffira. Le Pape est tout d'abord l'évêque de Rome et, comme tel, en vertu de la succession à l'Apôtre Pierre, il possède une responsabilité épiscopale à l'égard de l'Eglise catholique tout entière. Le terme « évêque-episkopos », qui dans sa première signification renvoie à l'idée de « surveillant», a déjà été fondue dans le Nouveau Testament avec le concept biblique de Pasteur : il est celui qui, d'un point d'observation surélevé, regarde l'ensemble, en prenant soin du bon chemin et de la cohésion de l'ensemble. C'est pourquoi cette définition de sa tâche oriente tout d'abord le regard vers l'intérieur de la communauté des croyants. L'Evêque - le Pasteur - est l'homme qui prend soin de cette communauté ; celui qui la conserve unie en la gardant sur le chemin vers Dieu, indiqué selon la foi chrétienne par Jésus - mais pas seulement indiquée : Il est lui-même le chemin pour nous. Mais cette communauté dont l'Evêque prend soin - qu'elle soit grande ou petite - vit dans le monde ; ses conditions, son chemin, son exemple et sa parole influent inévitablement sur tout le reste de la communauté humaine dans son ensemble. Plus celle-ci est grande, plus ses bonnes conditions ou sa dégradation éventuelle se répercuteront sur l'ensemble de l'humanité. Nous voyons aujourd'hui très clairement de quelle manière les conditions des religions et la situation de l'Eglise - ses crises et ses renouvellements - agissent sur l'ensemble de l'humanité. C'est pourquoi le Pape, précisément comme Pasteur de sa communauté, est également devenu toujours plus une voix de la raison éthique de l'humanité.
 
Une objection apparaît cependant immédiatement ici, selon laquelle le Pape, de fait, ne parlerait pas vraiment sur la base de la raison éthique, mais tirerait ses jugements de la foi et ne pourrait donc pas prétendre qu'ils soient valables pour ceux qui ne partagent pas cette foi. Nous devrons encore revenir sur ce thème, car c'est la question absolument fondamentale qui est posée là : qu'est-ce que la raison ? Comment une affirmation - surtout une norme morale - peut-elle se démontrer « raisonnable » ? A ce point, je ne voudrais pour le moment que brièvement observer que John Rawls, bien que niant à des doctrines religieuses compréhensives le caractère de la raison « publique », voit toutefois dans leur raison « non publique » au moins une raison qui ne pourrait pas, au nom d'une rationalité endurcie par le sécularisme, être simplement méconnue par ceux qui la soutiennent. Il voit un critère de cet aspect raisonnable, entre autres, dans le fait que de telles doctrines dérivent d'une tradition responsable et motivée, dans lesquelles au cours des temps ont été développées des argumentations suffisamment valables pour soutenir la doctrine relative. Dans cette affirmation, il me semble important de reconnaître que l'expérience et la démonstration au cours de générations, le fond historique de la sagesse humaine, sont également un signe de son caractère raisonnable et de sa signification durable. Face à une raison a-historique qui cherche à se construire toute seule uniquement dans une rationalité a-historique, la sagesse de l'humanité comme telle - la sagesse des grandes traditions religieuses - est à valoriser comme une réalité que l'on ne peut pas impunément jeter au panier de l'histoire des idées.
 
Revenons à la question de départ. Le Pape parle comme le représentant d'une communauté de croyants dans laquelle, au cours des siècles de son existence, a mûri une sagesse déterminée de la vie ; il parle comme le représentant d'une communauté qui conserve en soi un trésor de connaissance et d'expérience éthiques, qui est important pour l'humanité tout entière : en ce sens, il parle comme le représentant d'une raison éthique. Mais on doit alors se demander : qu'est-ce que l'université ? C'est une question immense, à laquelle, encore une fois, je ne peux chercher à répondre qu'en style presque télégraphique, en effectuant quelques observations. Je pense que l'on peut dire que la véritable origine profonde de l'université se trouve dans la soif de connaissance qui est propre à l'homme. Il veut savoir ce qu'est tout ce qui l'entoure. Il veut la Vérité. C'est dans ce sens que l'on peut voir l'interrogation de Socrate comme l'impulsion à partir de laquelle est née l'université occidentale. Je pense, par exemple - pour ne mentionner qu'un texte - au dialogue avec Euthyphron, qui, face à Socrate défend la religion mythique et sa dévotion. Socrate oppose à ce point de vue la question suivante : « Tu crois sérieusement qu'entre les dieux il y a des querelles, des haines, des combats... Euthyphron, devons-nous recevoir toutes ces choses comme bonnes ? » (6 b - c). Dans cette question apparemment peu pieuse - qui chez Socrate dérivait cependant d'une religiosité plus profonde et plus pure, de la recherche du Dieu vraiment divin - les chrétiens des premiers siècles se sont reconnus eux-mêmes, ainsi que leur chemin. Ils n'ont pas accueilli leur foi de manière positiviste, ou comme une issue à des désirs non satisfaits ; ils l'ont comprise comme la dissipation du brouillard de la religion mythologique, pour faire place à la découverte de ce Dieu qui est Raison créatrice et, dans le même temps, Raison-Amour. C'est pourquoi, l'interrogation de la raison sur le Dieu le plus grand, ainsi que sur la véritable nature et le véritable sens de l'être humain n'était pas pour eux une forme problématique de manque de religiosité, mais faisait partie de l'essence de leur façon d'être religieux. Ils n'avaient donc pas besoin de répondre à l'interrogation socratique, ou de la mettre de côté, mais ils pouvaient et devaient même accueillir et reconnaître comme une partie de leur identité la recherche difficile de la raison, pour parvenir à la connaissance de la vérité tout entière. C'est ainsi que pouvait et devait même naître dans le cadre de la foi chrétienne, dans le monde chrétien, l'université. Il est nécessaire d'accomplir un pas supplémentaire. L'homme veut connaître, il veut la Vérité. La Vérité est avant tout un élément en relation avec le fait de voir, de comprendre, avec la theoría, comme l'appelle la tradition grecque. Mais la Vérité n'est jamais seulement théorique. Augustin, en établissant une corrélation entre les Béatitudes du Discours sur la Montagne et les dons de l'Esprit mentionnés dans Isaïe 11, a affirmé une réciprocité entre « scientia » et « tristitia »: le simple savoir, dit-il, rend triste. Et de fait - celui qui voit et qui apprend seulement tout ce qui a lieu dans le monde, finit par devenir triste. Mais la Vérité signifie davantage que le savoir : la connaissance de la vérité a pour objectif la connaissance du bien. Tel est également le sens de l'interrogation socratique : quel est le bien qui nous rend vrais ? La Vérité nous rend bons, et la bonté est vraie : tel est l'optimisme qui est contenu dans la foi chrétienne, car à celle-ci a été accordée la vision du Logos, de la Raison créatrice qui, dans l'incarnation de Dieu, s'est en même temps révélée comme le Bien, comme la Bonté elle-même.
 
http://img.over-blog.com/319x598/0/21/41/34/beno-t-xvi/benoit-XVI.jpgDans la théologie médiévale, il y eut un débat approfondi sur le rapport entre théorie et pratique, sur la juste relation entre connaître et agir - un débat que nous ne devons pas développer ici. De fait, l'université médiévale avec ses quatre Facultés présente cette corrélation. Commençons par la Faculté qui, selon la conception de l'époque, était la quatrième, la Faculté de médecine. Même si elle était considérée davantage comme un « art » que comme une science, toutefois, son inscription dans le cosmos de l'universitas signifiait clairement qu'on l'inscrivait dans le domaine de la rationalité, que l'art de guérir était sous la conduite de la raison et se trouvait soustrait au domaine de la magie. Guérir est une tâche qui requiert toujours davantage que la simple raison, mais c'est précisément pour cela qu'il a besoin de la connexion entre savoir et pouvoir, il a besoin d'appartenir à la sphère de la ratio. Inévitablement apparaît la question de la relation entre pratique et théorie, entre connaissance et action dans la Faculté de droit. Il s'agit de donner une juste forme à la liberté humaine qui est toujours liberté dans la communion réciproque : le droit est le présupposé de la liberté et non son antagoniste. Mais se pose ici immédiatement la question : comment définir les critères de la justice qui rendent possible une liberté vécue ensemble et permettent à l'homme d'être bon ? Ici un saut dans le présent s'impose : il s'agit de la question sur la manière dont peut être trouvée une norme juridique qui puisse constituer un ordonnancement de la liberté, de la dignité humaine et des droits de l'homme. C'est la question qui nous intéresse aujourd'hui dans les processus démocratiques de formation de l'opinion et qui dans le même temps nous angoisse comme une question pour l'avenir de l'humanité. Jürgen Habermas exprime, selon moi, un vaste consensus de la pensée actuelle, lorsqu'il dit que la légitimité d'une charte constitutionnelle, en tant que présupposé de la légalité, dériverait de deux sources : de la participation politique égalitaire de tous les citoyens et de la forme raisonnable sous laquelle les controverses politiques sont résolues. Par rapport à cette « forme raisonnable » il note qu'elle ne peut pas être seulement une lutte pour des majorités arithmétiques, mais qu'elle doit se caractériser comme un « processus d'argumentation sensible à la vérité » (wahrheitssensibles Argumentationsverfahren). C'est une belle formule, mais c'est quelque chose d'extrêmement difficile à transformer en pratique politique. Les représentants de ce « processus d'argumentation » public sont - nous le savons - principalement les partis en tant que responsables de la formation de la volonté politique. En effet, ils auront immanquablement en vue en particulier l'obtention de majorités et ainsi ils regarderont presque inévitablement à des intérêts qu'ils promettent de satisfaire ; toutefois, ces intérêts sont souvent particuliers et ne sont pas véritablement au service de l'ensemble. La sensibilité pour la Vérité est toujours à nouveau renversée par la sensibilité pour les intérêts. Je trouve significatif qu'Habermas parle de la sensibilité pour la Vérité comme d'un élément nécessaire dans le processus d'argumentation politique, en réinscrivant ainsi le concept de Vérité dans le débat philosophique et dans le débat politique. Mais alors, la question de Pilate devient inévitable : qu'est-ce que la Vérité ? Et comment la reconnaît-on ? Si pour cela on renvoie à la « raison publique », comme le fait Rawls, il s'ensuit nécessairement aussi la question : qu'est-ce qui est raisonnable ? Comment démontre-t-on qu'une raison est une raison vraie ? Dans tous les cas, il devient à partir de là évident que, dans la recherche du droit de la liberté, de la Vérité de la juste coexistence il faut écouter des instances différentes de ces partis ou des groupes d'intérêts, sans pour cela vouloir le moins du monde contester leur importance. Nous revenons ainsi à la structure de l'université médiévale. A côté de celle de droit, il y avait les Facultés de philosophie et de théologie, auxquelles étaient confiée la recherche sur l'existence humaine dans sa totalité et avec celle-ci le devoir de conserver vive la sensibilité pour la Vérité. On pourrait même dire que cela est le sens permanent et véritable de ces deux Facultés : être des gardiens de la sensibilité pour la Vérité, ne pas permettre que l'homme se détache de la recherche de la Vérité. Mais comment peuvent-elles remplir cette tâche ? Il s'agit d'une question sur laquelle il faut toujours se pencher à nouveau et qui n'est jamais posée et résolue de manière définitive. Ainsi, ici, je ne peux pas non plus offrir véritablement une réponse, mais plutôt une invitation à demeurer en chemin avec cette question - en chemin avec les grands qui au fil de l'histoire ont lutté et cherché, avec leurs réponses et leur inquiétude pour la Vérité, qui renvoie continuellement au-delà de toute réponse particulière.
 
Théologie et philosophie forment en cela un couple de jumeaux très particulier, dans lequel aucune des deux ne peut être totalement détachée de l'autre et, toutefois, chacune doit conserver sa propre tâche et sa propre identité. Le mérite historique revient à Saint Thomas d'Aquin - face à la réponse différente des Pères en raison de leur contexte historique - d'avoir mis en lumière l'autonomie de la philosophie et avec elle le droit et la responsabilité propres de la raison qui s'interroge sur la base de ses forces. En se différenciant des philosophies néoplatoniciennes, où la religion et la philosophie s'interpénétraient de manière inséparable, les Pères avaient présenté la foi chrétienne comme la vraie philosophie, en soulignant également que cette foi correspond aux exigences de la raison à la recherche de la Vérité ; que la foi est le « oui » à la Vérité, par rapport aux religions mythiques devenues une simple habitude. Toutefois ensuite, au moment de la naissance de l'université, ces religions n'existaient plus en Occident, mais uniquement le christianisme, et il fallait donc souligner de manière nouvelle la responsabilité propre de la raison, qui ne disparaît pas dans la foi. Thomas œuvra à un moment privilégié : pour la première fois, les écrits philosophiques d'Aristote étaient accessibles dans leur intégralité ; les philosophes juifs et arabes étaient présents, comme des appropriations et des continuations spécifiques de la philosophie grecque. Ainsi, le christianisme, dans un nouveau dialogue avec la raison des autres, à la rencontre desquels il allait, dut lutter pour son propre caractère raisonnable. La Faculté de philosophie que l'on appelait la « Faculté des artistes » et qui, jusqu'alors, n'avait été qu'une propédeutique à la théologie, devint alors une véritable Faculté, un partenaire autonome de la théologie et de la foi qui se réfléchissait en elle. Nous ne pouvons pas approfondir ici le débat passionnant qui en découla. Je dirais que l'idée de Saint Thomas sur le rapport entre philosophie et théologie pourrait être exprimée dans la formule trouvée par le Concile de Chalcédoine pour la christologie : philosophie et théologie doivent entretenir entre elles des relations « sans confusion et sans séparation ». « Sans confusion et sans séparation » signifie que chacune des deux doit conserver son identité. La philosophie doit rester véritablement une recherche de la raison dans sa liberté et dans sa responsabilité ; elle doit voir ses limites et précisément ainsi sa grandeur et son étendue. La théologie doit continuer à puiser à un trésor de connaissance qu'elle n'a pas inventée elle-même, qui la dépasse toujours et qui, ne pouvant jamais totalement s'épuiser par la réflexion, précisément pour cela met toujours à nouveau en marche la pensée. Avec le « sans confusion » s'applique également le « sans séparation »: la philosophie ne recommence pas chaque fois du point zéro du sujet pensant de manière isolée, mais elle s'inscrit dans le grand dialogue du savoir historique, que celle-ci accueille et développe toujours à nouveau, de façon à la fois critique et docile ; mais elle ne doit pas non plus se fermer à ce que les religions et en particulier la foi chrétienne ont reçu et donné à l'humanité comme indication du chemin. L'histoire a démontré que parmi des choses dites par des théologiens au cours de l'histoire ou même traduites dans la pratique par les autorités ecclésiales, plusieurs étaient fausses et nous troublent aujourd'hui. Mais dans le même temps, il est vrai que l'histoire des saints, l'histoire de l'humanisme qui a grandi sur la base de la foi chrétienne démontre la vérité de cette foi en son noyau essentiel, en la rendant ainsi également une instance pour la raison publique. Bien sûr, beaucoup de ce que disent la théologie et la foi ne peut être approprié qu'à l'intérieur de la foi et ne peut donc pas se présenter comme une exigence pour ceux auxquels cette foi demeure inaccessible. Mais dans le même temps, il est vrai que le message de la foi chrétienne n'est jamais seulement une « comprehensive religious doctrine » au sens où l'entend Rawls, mais une force purificatrice pour la raison elle-même, qu'elle aide à être toujours davantage elle-même. Le message chrétien, sur la base de ses origines, devrait être toujours un encouragement vers la Vérité et ainsi une force contre la pression du pouvoir et des intérêts.
 
Or, jusqu'à présent, j'ai uniquement parlé de l'université médiévale, en tentant toutefois de laisser transparaître la nature permanente de l'université et de sa tâche. A l'époque moderne, se sont ouvertes de nouvelles dimensions du savoir, qui sont mises en valeur dans l'université en particulier dans deux grands domaines : tout d'abord dans les sciences naturelles, qui se sont développées sur la base de la connexion entre l'expérimentation et une rationalité présupposée de la matière ; en second lieu, dans les sciences historiques et humanistes, où l'homme, en scrutant le miroir de son histoire et en éclaircissant les dimensions de sa nature, tente de mieux se comprendre lui-même. Dans ce développement s'est ouverte à l'humanité non seulement une mesure immense de savoir et de pouvoir, mais la connaissance et la reconnaissance des droits et de la dignité de l'homme ont également grandi, et nous pouvons être reconnaissants de cela. Toutefois, le chemin de l'homme ne peut jamais se dire complètement achevé et le danger de la chute dans le manque d'humanité n'est jamais tout simplement conjuré : nous le voyons bien dans le panorama de l'histoire actuelle ! Le danger pour le monde occidental - pour ne parler que de celui-ci - est aujourd'hui que l'homme, justement en considération de la grandeur de son savoir et de son pouvoir, baisse les bras face à la question de la Vérité. Et cela signifie que dans le même temps la raison, en fin de compte, se plie face à la pression des intérêts et à l'attraction de l'utilité, contrainte de la reconnaître comme critère ultime. Du point de vue de la structure de l'université, il existe un danger que la philosophie, ne se sentant plus en mesure de remplir son véritable devoir, se dégrade en positivisme ; que la théologie avec son message adressé à la raison, soit confinée dans la sphère privée d'un groupe plus ou moins grand. Toutefois, si la raison - inquiète de sa pureté présumée - devient sourde au grand message qui lui vient de la foi chrétienne et de sa sagesse, elle se dessèche comme un arbre dont les racines n'atteignent plus les eaux qui lui donnent la vie. Elle perd le courage de la vérité et, ainsi, ne grandit plus, mais devient plus petite. Appliquée à notre culture européenne, cela signifie : si elle veut seulement se construire sur la base du cercle de ses propres argumentations et de ce qui à un moment donné la convainc et - inquiète de sa laïcité - si elle se détache des racines qui lui ont donné vie, alors, elle ne devient pas plus raisonnable et plus pure, mais elle se décompose et se brise.
 
Je retourne ainsi à mon point de départ. Qu'est-ce que le Pape a à faire ou à dire à l'université ? Assurément, il ne doit pas tenter d'imposer aux autres de manière autoritaire la foi, qui peut seulement être donnée en liberté. Au-delà de son ministère de pasteur dans l'Eglise et sur la base de la nature intrinsèque de ce ministère pastoral, il est de son devoir de maintenir vive la sensibilité pour la Vérité ; inviter toujours à nouveau la raison à se mettre à la recherche du vrai, du bien, de Dieu et, sur ce chemin, la solliciter à découvrir les lumières utiles apparues au fil de l'histoire de la foi chrétienne et à percevoir ainsi Jésus Christ comme la lumière qui éclaire l'histoire et aide à trouver le chemin vers l'avenir.
 

Benoît XVI - Du Vatican, le 17 janvier 2008
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© Copyright du texte original plurilingue : Librairie Editrice du Vatican

Ci-dessous, l’homélie du cardinal Dias (Préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples), prononcée ce matin à Lourdes en la Basilique Saint-Pie X à l’occasion de l’ouverture solennelle du Jubilé du 150ème anniversaire des Apparitions…

 
 
 
 
« Nous voici rassemblés aux pieds de la Vierge Marie pour inaugurer l’Année Jubilaire en préparation pour le 150ème anniversaire de ses apparitions en ce lieu béni. Je vous porte une salutation très cordiale de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI qui m’a chargé de vous faire part de son amour et sollicitude paternel, de vous assurer de ses prières et de vous donner sa bénédiction apostolique. Comme pèlerins réunis dans l’amour du Christ, nous voulons rappeler avec gratitude et affection les apparitions qui ont eu lieu ici à Lourdes en 1858. Ensemble cherchons à sentir les palpitations du cœur maternel de notre chère Maman céleste, de rappeler ses paroles et d’écouter le message qu’elle nous propose encore aujourd’hui. Nous connaissons bien l’histoire de ces apparitions. La Sainte Vierge est descendue du Ciel comme une mère très préoccupée pour ses fils et filles qui vivaient dans le péché, loin de son Fils Jésus. Elle est apparue à la Grotte de Massabielle, qui à l’époque était un marais où paissaient les cochons, et c’est précisément là qu’elle a voulu faire élever un sanctuaire, pour indiquer que la grâce et la miséricorde de Dieu doivent triompher sur le misérable marais des péchés humains. Tout près du lieu des apparitions, la Vierge a fait jaillir une source d’eau abondante et pure, que les pèlerins boivent et portent avec tant de dévotion dans le monde entier, signifiant le désir de notre Mère affectueuse de faire répandre son amour et le salut de son Fils jusqu’aux extrémités de la terre. Enfin, de cette Grotte bénie la Vierge Marie a lancé un appel pressant à tous pour prier et faire pénitence afin d’obtenir la conversion des pauvres pécheurs.
 
 
 
 
Le message de la Vierge aujourd’hui
 
On peut se demander : quelle signification peut avoir le message de Notre-Dame de Lourdes pour nous aujourd’hui ? J’aime situer ces apparitions dans le plus large contexte de la lutte permanente et féroce existant entre les forces du bien et du mal dès le commencement de l’histoire de l’humanité dans le Jardin du Paradis, et qui continuera jusqu’à la fin des temps. Les apparitions de Lourdes sont, en effet, parmi les premières de la longue chaîne des apparitions de Notre-Dame qui a commencé 28 ans auparavant, en 1830, à Rue du Bac, à Paris, annonçant l’entrée décisive de la Vierge Marie au cœur des hostilités entre elle et le diable, comme il est décrit dans la Bible, dans les livres de la Genèse et de l’Apocalypse. La Médaille, dite miraculeuse, que la Vierge fit graver en cette circonstance la représentait avec les bras ouverts d’où sortaient des rayons lumineux, signifiant les grâces qu’elle distribuait au monde entier. Ses pieds reposaient sur le globe terrestre et écrasaient la tête du serpent, le diable, indiquant la victoire que la Vierge emportait sur le Malin et ses forces du mal. Autour de l’image on lisait l’invocation : « O Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ». Il est remarquable que cette grande vérité de la conception immaculée de Marie ait été affirmée ici 24 ans avant que le Pape Pie IX l’ait définie comme dogme de foi (1854) : quatre ans plus tard ici à Lourdes, Notre-Dame a voulu elle-même révéler à Bernadette qu’elle était l’Immaculée Conception. Après les apparitions de Lourdes, la Sainte Vierge n’a pas cessé de manifester ses vives préoccupations maternelles pour le sort de l’humanité en ses diverses apparitions dans le monde entier. Partout, elle a demandé prières et pénitence pour la conversion des pécheurs, car elle prévoyait la ruine spirituelle de certains pays, les souffrances que le Saint Père aurait à subir, l’affaiblissement général de la foi chrétienne, les difficultés de l’Eglise, la montée de l’Antéchrist et ses tentatives pour remplacer Dieu dans la vie des hommes : tentatives qui, malgré leurs succès éclatants, seraient toutefois vouées à l’échec. Ici, à Lourdes, comme partout dans le monde, la Vierge Marie est en train de tisser un immense réseau de ses fils et filles spirituels dans le monde entier pour lancer une forte offensive contre les forces du Malin, pour l’enfermer et préparer ainsi la victoire finale de son Fils divin, Jésus Christ. La Vierge Marie nous invite encore une fois aujourd’hui à faire partie de sa légion de combat contre les forces du mal. Comme signe de notre participation à son offensive, elle demande, entre autres, la conversion du cœur, une grande dévotion à la Sainte Eucharistie, la récitation quotidienne du chapelet, la prière sans cesse et sans hypocrisie, l’acceptation des souffrances pour le salut du monde. Cela pourrait sembler être des petites choses, mais elles sont puissantes dans les mains de Dieu auquel rien n’est impossible. Comme le jeune David qui, avec une petite pierre et une fronde, a abattu le géant Goliath venu à sa rencontre armé d’une épée, d’une lance et d’un javelot (cf. 1 Sam 17,4-51), nous aussi, avec les petits grains de notre chapelet, nous pourrons affronter héroïquement les assauts de notre adversaire redoutable et le vaincre.
 
 
 
 
Comme Bernadette et avec elle
 
La lutte entre Dieu et son ennemi fait toujours rage, encore plus aujourd’hui qu’au temps de Bernadette, il y a 150 ans. Car le monde se trouve terriblement englouti dans le marais d’un sécularisme qui veut créer un monde sans Dieu; d’un relativisme (+) qui étouffe les valeurs permanentes et immuables de l’Evangile; et d’une indifférence religieuse qui reste imperturbable face au bien supérieur des choses qui concernent Dieu et l’Eglise. Cette bataille fait d’innombrables victimes dans nos familles et parmi nos jeunes. Quelques mois avant qu’il ne devienne le Pape Jean Paul II (9 novembre 1976), le Cardinal Karol Wojtyla disait : « Nous sommes aujourd’hui face au plus grand combat que l’humanité ait jamais vu. Je ne pense pas que la communauté chrétienne l’ait compris totalement. Nous sommes aujourd’hui devant la lutte finale entre l’Eglise et l’Anti-Eglise, entre l’Evangile et l’Anti-Evangile ». Une chose toutefois est certaine: la victoire finale est à Dieu et cela se vérifiera grâce à Marie, la Femme de la Genèse et de l’Apocalypse, qui combattra à la tête de l’armée de ses fils et filles contre les forces ennemies de Satan et écrasera la tête du serpent. A la Grotte de Massabielle la Vierge Marie nous a enseigné que le vrai bonheur se trouvera uniquement au ciel. « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre », a-t-elle dit à Bernadette. Et la vie de Bernadette l’a illustré assez clairement : elle, qui avait eu le privilège singulier de voir la Sainte Vierge, a été profondément marquée par la croix de Jésus, fut entièrement consumée par la tuberculose, et est morte, jeune, à l’âge de 35 ans.
 
En cette Année Jubilaire, remercions le Seigneur pour toutes les grâces corporelles et spirituelles qu’il a bien voulu concéder à tant de centaines de milliers de pèlerins en ce lieu saint, et par l’intercession de Sainte Bernadette, prions la Sainte Vierge pour nous fortifier dans le combat spirituel de chaque jour afin que nous puissions vivre en plénitude notre foi chrétienne en pratiquant les vertus qui distinguaient la Vierge Marie, fiat, magnificat et stabat: c’est-à-dire, une foi intrépide (fiat), une joie sans mesure (magnificat) et une fidélité sans compromis (stabat). O Marie, Notre-Dame de Lourdes, tu es bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de tes entrailles est béni. Sainte Marie, Mère de Dieu, prie pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen ».
 
+ Cardinal Ivan Dias, le 8 décembre 2007 à Lourdes en la Basilique Saint Pie X

« Chers frères et sœurs, aujourd’hui c’est l’Epiphanie ou aussi la Théophanie. Nous fêtons la splendeur de Dieu dans notre pauvreté humaine, qui s’est offerte dans cet enfant de Bethléem. A Noël nous avons fêté la venue de Dieu à la dérobée et dans la discrétion. Aujourd’hui nous expérimentons sa venue dans la pleine lumière de sa splendeur. Le ciel donne son étoile qui éclaire les trois rois d’Orient ; la terre donne toute la puissance lumineuse de son feu et en maints lieux jusqu’à aujourd’hui, l'Église bénit le feu de l’Epiphanie.

 

 

 

 

cardinal-joachim-meisner.jpg1. La lumière brille dans les ténèbres et ainsi elle met les ténèbres en crise, c'est-à-dire dans l’alternative de la clarté ou de l’obscurité. Les Mages d’Orient se montrent au roi de Jérusalem et s’enquièrent du roi nouveau-né. Par cette question, ils mettent le roi de Jérusalem en crise c’est-à-dire dans l’alternative du bien ou du mal. Il sait qu’il n’y a qu’un roi en Israël. Ainsi sa juridiction se relativise. Sa souveraineté se restreint. C’est ce que de tous temps Dieu réserve aux puissants de cette terre : Il relativise leurs prétentions absolues et il circonscrit leur autorité. Et il ne le fait pas que pour les puissants de cette terre ; Il le fait pour tout un chacun des hommes. Et Il nous met en crise, dans l’alternative du bien ou du mal. Ma vie, mon cœur, mon corps ne m’appartiennent pas. C’est Sa propriété. Je ne peux pas disposer de ma propre vie et de la vie d’autrui. Je peux seulement la recevoir en L’en remerciant. C'est caractéristique : quand l’homme ne s’accepte ni relatif ni limité, il rate sa vie : en premier lieu Hérode qui fait tuer les enfants de Bethléem, ensuite entre autres Hitler et Staline, qui ont anéanti des millions de gens, et aujourd'hui, à notre époque, les enfants à naître sont tués par millions. L’avortement et l’euthanasie sont les conséquences de cette rébellion présomptueuse à l'égard de Dieu. Ce ne sont pas des questions sociales, mais théologiques. Ici le premier Commandement entre en jeu : « Tu n’auras aucun dieu étranger à côté de moi » c’est-à-dire tu ne dois pas faire de toi-même un dieu qui s’arroge le droit de disposer de son corps et de la vie d’autrui. « La lumière brille dans les ténèbres » (Jean 1,15) : ce n’est pas un événement ingénu. Soit je l’accueille et ensuite j’avance à sa lumière dans le monde, soit je me ferme à lui et je m’enfonce encore plus dans les ténèbres.

 

2. La lumière met les ténèbres en crise, dans l’alternative du bien ou du mal. Cet Enfant change nos critères. Les trois saints rois cherchent un roi et ils ne trouvent ni palais, ni dynastie, ni gardes armés – rien de cela mais beaucoup moins : une mauvaise maison, une famille simple, un petit enfant. Dans le « peu » de Dieu est toujours contenu le « plus ». « Ici il y a plus qu’Abraham » dira plus tard le Christ de lui-même. Ici il y a plus qu’Aristote, ici il y a plus que [César] Auguste. Dans l’Ecce Homo les trois rois ont vu l’Ecce Deus : dans l’homme Jésus ils ont vu le Fils de Dieu qui est apparu dans notre monde. Nous participons à sa Royauté comme le dit St Pierre : « vous êtes un sacerdoce royal » (1 P 2, 9). Il rejoint ce monde et ses éléments dans lesquels Il se plonge par son baptême dans l’eau du Jourdain. Ainsi toutes les eaux de ce monde ont été vraiment touchées de sa Présence et même lorsque les hommes sombrent dans les profondeurs des mers, ils tombent dans les mains de Dieu. Et les mains de Dieu sont toujours de bonnes mains. Le psalmiste le reconnaît clairement : « je prends les ailes de l’aurore et me pose au-delà des mers ; même là ta main me conduit, ta main droite me saisit » (Ps 139, 9-10) On comprend que devant le terrible raz de marée en Asie du sud est, beaucoup de gens posent la question : « Où Dieu restait-il ? » et nous devons répondre « en plein milieu » - « En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17, 28) dit l’apôtre. Où était Dieu au Golgotha ? Il était en plein milieu, dans la souffrance, car Il devenait lui-même le souffrant. Nous savons nos frères et sœurs péris dans l’océan Indien dans les mains de Dieu, et les survivants, dans nos mains, qui s’ouvriront maintenant à leur détresse.

 

3. La lumière met les ténèbres en crise, dans l’alternative du bien ou du mal. Dieu se fait homme et maintenant il se laisse trouver par nous, en descendant au niveau humain de Dieu. C’est ce que nous montrent les trois Mages d’Orient qui se mettent à genoux devant l’Enfant pour L’adorer. Les scribes de Jérusalem ont pu leur donner le renseignement exact sur le lieu où le roi nouveau-né devait venir au monde mais eux-mêmes ne sont pas sortis, ne se sont pas mis à genoux, et ne L’ont pas adoré. Ce n’étaient que des savants, pas des hommes de Dieu comme le devinrent les trois Mages dans leur adoration. L’homme ne s’approche jamais tant de Dieu que lorsqu’il se prosterne devant Dieu et L’adore. L’adoration met en lumière que Dieu n’est pas considéré ni même déconsidéré comme un étranger et un être lointain parfaitement extérieur au monde, mais qu’Il est reconnu comme Père des hommes et des étoiles tout aussi bien que Père des plus petites choses de la terre, de chaque souffle, de chaque mouvement, de chaque petit fait. Tout est paternel pour ceux qui sont vraiment filiaux. Le Pape Jean Paul II a invité à Cologne les jeunes du monde entier aux JMJ du 16 au 21 août de cette année et il en a énoncé le thème en rapport avec les trois Rois de la cathédrale de Cologne : « Nous sommes venus pour L’adorer ». L’homme n’est jamais aussi grand que lorsqu’il descend au niveau du Dieu fait homme et L’adore. Alors l’homme grandit au-delà de lui-même et l’on peut dire avec Marie dans le Magnificat : « Dieu fit pour moi des merveilles, Saint est son Nom » (Luc 1,49). Nous nous réjouissons des jeunes pèlerins du monde entier qui viennent chez nous sur les traces des trois Rois saints. Et nous prions qu’ils reviennent de Cologne meilleurs que lorsqu’ils y seront arrivés et qu’ils nous laissent à Cologne meilleurs que lorsque nous les y aurons accueillis.

 

4. L’Epiphanie de Dieu corrige les chemins des hommes. Les trois Mages d’Orient ont regagné leur patrie par un autre chemin. Qui rencontre Dieu est toujours poussé à corriger ses chemins. « Vos chemins ne sont pas mes chemins » (Isaïe 55,8) dit Dieu, mais « vos chemins doivent devenir Mes chemins ! »  « Vos pensées ne sont pas mes pensées » (Isaïe 55, 8), mais « vos pensées doivent devenir Mes pensées ! » - Voilà l’échéance de la conversion ! L’homme passe le temps de sa vie à aller de Dieu en correction, c’est  quelqu’un qui a besoin d’une instruction pour le chemin et d’un motif qui le mette en mouvement. Mère Térésa partit comme directrice à Calcutta pour enseigner l’anglais et les mathématiques dans une grande école pour filles. Et Dieu a corrigé son chemin si bien qu’elle devint la Mère Térésa des mourants sur les trottoirs et la mère des enfants nouveaux-nés dans les poubelles. L’archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla, prit un avion polonais pour aller au conclave à Rome en 1978 et il a dû ranger son billet de retour puisqu’il fut choisi comme Pape. Je crois que presque tous les hommes pourraient dire : « Dans ma vie tout s’est passé autrement que ce que j’avais pensé. La veille de mon ordination sacerdotale j’ai donné à Dieu un chèque en blanc où j’ai écrit : « J’irai partout où Tu m’enverras » . Naturellement je pensais seulement aux trois régions de notre diocèse d’Erfurt. Et je ne pensais à rien d’autre. Dieu ne nous mène jamais nulle part mais près de Lui – comme les trois rois saints.

 

5. La lumière met les ténèbres en crise, dans l’alternative du bien ou du mal. Ou nous accueillons la lumière et nous devenons meilleurs ou nous nous fermons à elle et nous ratons une chance, et nous éclairons moins et nous devenons plus opaques. Cette heure nous met pareillement en crise c’est-à-dire devant la décision. Cela je le sais avec la certitude de la foi. Personne ne doit revenir de notre cathédrale comme il y est entré mais soit plus lumineux, soit plus sombre. L’Epiphanie n’est pas [une fête] bénigne mais une injonction à changer en positif. Demandons à Dieu qu’il nous accorde la grâce de ce jour : « la lumière brille dans les ténèbres » Et dans cette lumière nous L’avons reconnu si bien qu’avec les mages nous nous agenouillons devant Lui pour L’adorer et lui offrir nos présents. Amen.

 

 

+ Joachim, Cardinal Meisner Archevêque de Cologne, 6 janvier 2005

Homélie de Mgr Raymond Centène (Evêque de Vannes) à l’occasion du 10ème anniversaire du pèlerinage de Jean-Paul II à Sainte Anne d'Auray.

 

 

 

 

Il y a des jours, comme aujourd'hui, où nous prenons mieux conscience qu'à travers la liturgie et la proclamation de la Parole de Dieu, le Seigneur s'adresse vraiment à nous et vient nous rejoindre au cœur des préoccupations qui sont les nôtres, pour nous encourager dans un combat qui n'est pas le nôtre, mais le sien. « Prenant alors un enfant, il le plaça au milieux d'eux, l'embrassa et leur dit : « celui qui accueille un enfant comme celui-ci, c'est moi qu'il accueille. Et celui qui m'accueille, ne m'accueille pas, moi, mais celui qui m'a envoyé ». L'accueil de l'enfant, l'accueil de la vie est donc au centre de notre rencontre avec Dieu. Et comment pourrait-il en être autrement puisque Dieu est le Dieu de la Vie, le Vivant, le Dieu de la Création, le Dieu de la Résurrection… La vie est le premier don de Dieu, elle est sa première bénédiction. "Croissez et multipliez-vous". Lorsque Dieu bénit Abraham, il lui promet que sa descendance sera « aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que les grains de sable au bord de la mer ». Depuis lors, la lutte entre le bien et le mal revêt le visage du combat entre la vie et la mort. « Des fils, voilà ce que donne le Seigneur, des enfants, la récompense qu'il accorde, comme les flèches au main d'un guerrier ainsi les fils de la jeunesse.  Heureux l'homme vaillant qui garnit son carquois de telles armes, S'il affronte ses ennemis sur la place, il ne sera pas humilié ». En venant en pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray, il y a dix ans, Jean-Paul II nous a rappelé que le but fondamental de la famille est le service de la vie. La famille a pour vocation de collaborer avec Dieu dans l'ordre de la création et de transmettre ainsi, de générations en générations, avec la bénédiction divine, l'icône même de Dieu qui créa l'homme à son image. L'amour des époux est une participation particulière au mystère de la vie et de l'amour de Dieu lui-même. Ainsi donc, la morale qui découle de la foi et de l'anthropologie chrétienne n'est pas réductible à une somme d'interdits et de négations, elle est tout entière orientée vers la réalisation de la plus positive des finalités : la vie.

 

 

 

On ne planifie pas la vie.

On ne manipule pas la vie.

On ne fait pas d'expérience sur la vie.

Elle transcende toutes les législations.

Elle transcende toutes les organisations sociales.

Elle est le critère de toute éthique.

S'en prendre à la vie, c'est s'en prendre à Dieu !

Dans la crise des consciences qui marque notre temps, beaucoup en viennent à se demander si la vie est un bien.

 

 

 

Certains, comme Job, en viennent à douter qu'elle soit une bénédiction (« Que périsse le jour où je suis né… que ce jour s'en aille aux ténèbres…Pourquoi donner la lumière à un malheureux, et la vie à ceux qui iront dans la peine ? » (Jb 3, 3 ss)D'autres enfin, privilégiant la préoccupation exclusive de l'avoir, sur le primat de l'être, s'enferment dans une vision individualiste, matérialiste et hédoniste de l'existence. Le développement des sciences et des techniques donne aux uns et aux autres la possibilité d'aller jusqu'au bout de leurs doutes et de mettre en œuvre leurs objectifs. L'habitude prise de poser des actes sans tenir compte de leur finalité naturelle crée une perte de sens, qui, en provoquant un véritable naufrage de l'intelligence et du goût des responsabilités favorise l'émergence d'une culture du non sens et de la mort qui s'oppose au plan de Dieu. « Pendant que tu dormais, ton ennemi a semé de l'ivraie dans ton champ ». Frères et Sœurs, n'avons-nous pas trop souvent dormi face aux nouveaux défis que nous lançait le monde ? N'avons-nous pas trop souvent baissé les bras quand il aurait fallu agir ? Ne nous sommes-nous pas trop souvent tus quand il aurait fallu parler ? Une conception erronée du dialogue et de la tolérance ne nous a-t-elle pas fait adhérer à un faux irénisme, à la recherche d'une fausse paix ignorant la justice et la vérité ? N'avons-nous pas trop souvent oublié qu'il existe une vérité objective sur Dieu et sur l'homme, qui ne dépend pas des appréciations et moins encore des caprices de ce dernier ? Avons-nous toujours été conscients que l'éclipse du sens de Dieu provoque inexorablement l'éclipse du sens de l'homme ?

 

 

 

La Vérité sans la charité est un fruit amer.

La charité sans la Vérité est un fruit pourri !

 

 

 

Nous le constatons dans nos sociétés humaines : la désagrégation de la famille encouragée par des législations qui ne s'enracinent pas dans le droit naturel entraîne une instabilité toujours plus grande pour les personnes et pour le corps social tout entier. Car la famille est le lieu privilégié et irremplaçable où toute personne apprend à recevoir et à donner l'amour qui fait vivre et qui pacifie. C'est en elle que l'on apprend à comprendre et à vivre les valeurs personnelles et interpersonnelles selon la logique du don et de la gratuité et non selon la logique de la possession égoïste et de l'exploitation de l'autre qui génère la violence.

 

 

 

Ne pourrions-nous pas faire le même constat dans la vie de l'Eglise ?

Que d'efforts qui restent désespérément sans fruits ?

Que de structures jadis florissantes mystérieusement frappées d'infécondité !

 

 

 

Que la courbe des vocations suive celle de la natalité n'a pas seulement une explication mathématique. Il y a une mystérieuse corrélation entre l'accueil de la vie et l'octroi des autres bénédictions de Dieu. Dieu est fidèle à ses promesses. Dieu est fidèle à son alliance. Dieu n'est pas avare de ses bénédictions, mais à qui les refuse il ne les donne pas. Ici même, il y a dix ans, Jean-Paul II a invité les chrétiens à un sursaut de conscience. Il a appelé les familles, réunies autour de lui, à témoigner de l'amour et de la vie et du lien irremplaçable entre ces deux réalités à la fois divines et humaines. Il a opposé la culture de la vie à la culture de mort. Ce n'est pas une figure de rhétorique. Ce n'est pas une lutte d'influence, ce n'est pas un combat d'arrière-garde. C'est le combat titanesque que chante la liturgie pascale : « Mors et via duello Conflixere mirando Dux vitae mortuus Regnat Vivus » « La mort et la vie se sont affrontées dans un duel surhumain. Le Roi de la Vie mourut. Vivant, il règne ». Notre Dieu est le Dieu de Résurrection, et c'est à une résurrection qu'Il nous appelle. Comment faut-il s'y prendre ? Dans l'Evangile d'aujourd'hui, Jésus pose un acte prophétique pour répondre à cette question : « Prenant un enfant, il le plaça au milieu d'eux, l'embrassa et leur dit : « Celui qui accueille un enfant comme celui-ci, c'est moi qu'il accueille. Et celui qui m'accueille ne m'accueille pas, moi, mais celui qui m'a envoyé ».

Texte intégral (à lire entièrement pour les plus accrochés !) que Sa Sainteté le Pape Benoît XVI a prononcé à l’Université de Ratisbonne, le mardi 12 septembre, dans le cadre de son voyage en Allemagne (9-14 septembre). Par son extrême importance, ce texte restera dans l’histoire de l’Eglise. Merci Benoît XVI !
 
 


 
 

Eminences, Messieurs les Recteurs, Excellences,
Mesdames, Messieurs!
 
C'est pour moi un moment de grande émotion de me trouver une nouvelle fois dans cette université et de pouvoir une nouvelle fois donner un cours. Mes pensées se tournent en même temps vers ces années où, après une belle période auprès de l'Institut supérieur de Freising, je commençai mon activité d'enseignant à l'université de Bonn. C'était encore - en 1959 - l'époque de l'ancienne université des professeurs ordinaires. Pour chacune des chaires, il n'existait ni assistants, ni dactylographes, mais en revanche il y avait un contact très direct avec les étudiants et surtout aussi entre les professeurs. L'on se rencontrait avant et après la leçon dans les salles des professeurs. Les relations avec les historiens, les philosophes, les philologues, et naturellement aussi entre les deux facultés de théologie étaient très étroites. Une fois par semestre, il y avait ce que l'on appelait le dies academicus, où les professeurs de toutes les facultés se présentaient devant les étudiants de toute l'université, permettant ainsi une expérience d'universitas - une chose à laquelle vous aussi, Monsieur le Recteur, vous avez fait récemment allusion - c'est-à-dire l'expérience du fait que nous tous, malgré toutes les spécialisations, qui parfois nous rendent incapables de communiquer entre nous, formons un tout et travaillons dans le tout de l'unique raison dans ses diverses dimensions, en étant ainsi ensemble également face à la responsabilité commune du juste usage de la raison, ce phénomène devenait une expérience vécue. Sans aucun doute, l'université était également fière de ses deux facultés de théologie. Il était clair qu'elles aussi, en s'interrogeant sur la dimension raisonnable de la foi, accomplissaient un travail qui nécessairement fait partie du « tout » de l'universitas scientiarum, même si tous pouvaient ne pas partager la foi, dont la relation avec la raison commune est l'objet du travail des théologiens. Cette cohésion intérieure dans l'univers de la raison ne fut même pas troublée lorsqu'un jour la nouvelle circula que l'un de nos collègues avait affirmé qu'il y avait un fait étrange dans notre université : deux facultés qui s'occupaient de quelque chose qui n'existait pas, de Dieu. Même face à un scepticisme aussi radical, il demeure nécessaire et raisonnable de s'interroger sur Dieu au moyen de la raison et cela doit être fait dans le contexte de la tradition de la foi chrétienne : il s'agissait là d'une conviction incontestée, dans toute l'université. Tout cela me revint en mémoire récemment à la lecture de l'édition publiée par le professeur Theodore Khoury (Münster) d'une partie du dialogue que le docte empereur byzantin Manuel II Paléologue, peut-être au cours de ses quartiers d'hiver en 1391 à Ankara, entretint avec un Persan cultivé sur le christianisme et l'islam et sur la vérité de chacun d'eux. L'on présume que l'Empereur lui-même annota ce dialogue au cours du siège de Constantinople entre 1394 et 1402; ainsi s'explique le fait que ses raisonnements soient rapportés de manière beaucoup plus détaillées que ceux de son interlocuteur persan. Le dialogue porte sur toute l'étendue de la dimension des structures de la foi contenues dans la Bible et dans le Coran et s'arrête notamment sur l'image de Dieu et de l'homme, mais nécessairement aussi toujours à nouveau sur la relation entre - comme on le disait - les trois « Lois » ou trois « ordres de vie »: l'Ancien Testament - le Nouveau Testament - le Coran. Je n'entends pas parler à présent de cela dans cette leçon ; je voudrais seulement aborder un argument - assez marginal dans la structure de l'ensemble du dialogue - qui, dans le contexte du thème « foi et raison », m'a fasciné et servira de point de départ à mes réflexions sur ce thème. Dans le septième entretien (dialexis - controverse) édité par le professeur Khoury, l'empereur aborde le thème du djihad, de la guerre sainte. Assurément l'empereur savait que dans la sourate 2, 256 on peut lire : « Nulle contrainte en religion ! ». C'est l'une des sourates de la période initiale, disent les spécialistes, lorsque Mahomet lui-même n'avait encore aucun pouvoir et était menacé. Mais naturellement l'empereur connaissait aussi les dispositions, développées par la suite et fixées dans le Coran, à propos de la guerre sainte. Sans s'arrêter sur les détails, tels que la différence de traitement entre ceux qui possèdent le « Livre » et les « incrédules », l'empereur, avec une rudesse assez surprenante qui nous étonne, s'adresse à son interlocuteur simplement avec la question centrale sur la relation entre religion et violence en général, en disant : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l'épée la foi qu'il prêchait ». L'empereur, après s'être prononcé de manière si peu amène, explique ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles la diffusion de la foi à travers la violence est une chose déraisonnable. La violence est en opposition avec la nature de Dieu et la nature de l'âme. « Dieu n'apprécie pas le sang - dit-il -, ne pas agir selon la raison, “sun logô”, est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l'âme, non du corps. Celui, par conséquent, qui veut conduire quelqu'un à la foi a besoin de la capacité de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace... Pour convaincre une âme raisonnable, il n'est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d'instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort...». L'affirmation décisive dans cette argumentation contre la conversion au moyen de la violence est : ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. L’éditeur Théodore Khoury commente : pour l'empereur, un Byzantin qui a grandi dans la philosophie grecque, cette affirmation est évidente. Pour la doctrine musulmane, en revanche, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle du raisonnable. Dans ce contexte, Khoury cite une œuvre du célèbre islamologue français R. Arnaldez, qui explique que Ibn Hazn va jusqu'à déclarer que Dieu ne serait pas même lié par sa propre parole et que rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité. Si cela était sa volonté, l'homme devrait même pratiquer l'idolâtrie.
 
Ici s'ouvre, dans la compréhension de Dieu et donc de la réalisation concrète de la religion, un dilemme qui aujourd'hui nous met au défi de manière très directe. La conviction qu'agir contre la raison serait en contradiction avec la nature de Dieu, est-elle seulement une manière de penser grecque ou vaut-elle toujours et en soi ? Je pense qu'ici se manifeste la profonde concordance entre ce qui est grec dans le meilleur sens du terme et ce qu'est la foi en Dieu sur le fondement de la Bible. En modifiant le premier verset du Livre de la Genèse, le premier verset de toute l'Ecriture Sainte, Jean a débuté le prologue de son Evangile par les paroles : « Au commencement était le Logos ». Tel est exactement le mot qu'utilise l'empereur : Dieu agit « sun logô », avec logos. Logos signifie à la fois raison et parole - une raison qui est créatrice et capable de se transmettre mais, précisément, en tant que raison. Jean nous a ainsi fait le don de la parole ultime sur le concept biblique de Dieu, la parole dans laquelle toutes les voies souvent difficiles et tortueuses de la foi biblique aboutissent, trouvent leur synthèse. Au commencement était le Logos, et le Logos est Dieu, nous dit l'Evangéliste. La rencontre entre le message biblique et la pensée grecque n'était pas un simple hasard. La vision de saint Paul, devant lequel s'étaient fermées les routes de l'Asie et qui, en rêve, vit un Macédonien et entendit son appel : « Passe en Macédoine, viens à notre secours ! » (cf. Ac 16, 6-10) — cette vision peut être interprétée comme un « raccourci » de la nécessité intrinsèque d'un rapprochement entre la foi biblique et la manière grecque de s'interroger. En réalité, ce rapprochement avait déjà commencé depuis très longtemps. Déjà le nom mystérieux du Dieu du buisson ardent, qui éloigne l'homme de l'ensemble des divinités portant de multiples noms en affirmant uniquement son « Je suis », son être, est, vis-à-vis du mythe, une contestation avec laquelle entretient une profonde analogie la tentative de Socrate de vaincre et de dépasser le mythe lui-même. Le processus qui a commencé auprès du buisson atteint, dans l'Ancien Testament, une nouvelle maturité pendant l'exil, lorsque le Dieu d'Israël, à présent privé de la Terre et du culte, s'annonce comme le Dieu du ciel et de la terre, en se présentant avec une simple formule qui prolonge la parole du buisson : « Je suis ». Avec cette nouvelle connaissance de Dieu va de pair une sorte de philosophie des lumières, qui s'exprime de manière drastique dans la dérision des divinités qui ne serait que l'œuvre de la main de l'homme (cf. Ps 115). Ainsi, malgré toute la dureté du désaccord avec les souverains grecs, qui voulaient obtenir par la force l'adaptation au style de vie grec et à leur culte idolâtre, la foi biblique allait intérieurement, pendant l'époque hellénistique, au devant du meilleur de la pensée grecque, jusqu'à un contact mutuel qui s'est ensuite réalisé en particulier dans la littérature sapientiale tardive. Aujourd'hui, nous savons que la traduction grecque de l'Ancien Testament réalisée à Alexandrie — la « Septante » — est plus qu'une simple (un mot qu'on pourrait presque comprendre de façon assez négative) traduction du texte hébreux : c'est en effet un témoignage textuel qui a une valeur en lui-même et une étape spécifique importante de l'histoire de la Révélation, à travers laquelle s'est réalisée cette rencontre d'une manière qui, pour la naissance du christianisme et sa diffusion, a eu une signification décisive. Fondamentalement, il s'agit d'une rencontre entre la foi et la raison, entre l'authentique philosophie des lumières et la religion. En partant véritablement de la nature intime de la foi chrétienne et, dans le même temps, de la nature de la pensée grecque qui ne faisait désormais plus qu'un avec la foi, Manuel II pouvait dire: Ne pas agir « avec le logos » est contraire à la nature de Dieu. Par honnêteté, il faut remarquer ici que, à la fin du Moyen Age, se sont développées dans la théologie, des tendances qui rompaient cette synthèse entre esprit grec et esprit chrétien. En opposition avec ce que l'on a appelé l'intellectualisme augustinien et thomiste débuta avec Duns Scott une situation volontariste qui, en fin de compte, dans ses développements successifs, conduisit à l'affirmation que nous ne connaîtrions de Dieu que la voluntas ordinata. Au-delà de celle-ci, il existerait la liberté de Dieu, en vertu de laquelle il aurait pu créer et faire tout aussi bien le contraire de tout ce qu'il a effectivement fait. Ici se profilent des positions qui, sans aucun doute, peuvent s'approcher de celles de Ibn Hazn, et pourraient conduire jusqu'à l'image d'un Dieu-Arbitraire, qui n'est pas même lié par la Vérité et par le bien. La transcendance et la diversité de Dieu sont accentuées avec une telle exagération que même notre raison, notre sens du vrai et du bien ne sont plus un véritable miroir de Dieu, dont les possibilités abyssales demeurent pour nous éternellement hors d'atteinte et cachées derrière ses décisions effectives.
 
En opposition à cela, la foi de l'Eglise s'est toujours tenue à la conviction qu'entre Dieu et nous, entre son Esprit créateur éternel et notre raison créée, il existe une vraie analogie dans laquelle - comme le dit le IVe Concile du Latran en 1215 - les dissemblances sont certes assurément plus grandes que les ressemblances, mais toutefois pas au point d'abolir l'analogie et son langage. Dieu ne devient pas plus divin du fait que nous le repoussons loin de nous dans un pur et impénétrable volontarisme, mais le Dieu véritablement divin est ce Dieu qui s'est montré comme logos et comme logos a agi et continue d'agir plein d'amour en notre faveur. Bien sûr, l'amour, comme le dit Paul, « dépasse » la connaissance et c'est pour cette raison qu'il est capable de percevoir davantage que la simple pensée (cf. Ep 3, 19), mais il demeure l'amour du Dieu-Logos, pour lequel le culte chrétien est, comme le dit encore Paul « logikè latreia », un culte qui s'accorde avec le Verbe éternel et avec notre raison (cf. Rm 12, 1). Le rapprochement intérieur mutuel évoqué ici, qui a eu lieu entre la foi biblique et l'interrogation sur le plan philosophique de la pensée grecque, est un fait d'une importance décisive non seulement du point de vue de l'histoire des religions, mais également de celui de l'histoire universelle - un fait qui nous crée des obligations aujourd'hui encore. En tenant compte de cette rencontre, il n'est pas surprenant que le christianisme, malgré son origine et quelques importants développements en Orient, ait en fin de compte trouvé son empreinte décisive d'un point de vue historique en Europe. Nous pouvons l'exprimer également dans l'autre sens : cette rencontre, à laquelle vient également s'ajouter par la suite le patrimoine de Rome, a créé l'Europe et demeure le fondement de ce que l'on peut à juste titre appeler l'Europe. A la thèse selon laquelle le patrimoine grec, purifié de façon critique, ferait partie intégrante de la foi chrétienne, s'oppose l'exigence de déshellénisation du christianisme — une exigence qui, depuis le début de l'époque moderne domine de manière croissante la recherche théologique. Vu de plus près, on peut observer trois époques dans le programme de la déshellénisation : même si elles sont liées entre elles, elles sont toutefois, dans leurs motivations et dans leurs objectifs, clairement distinctes l'une de l'autre. La déshellénisation apparaît d'abord en liaison avec les postulats de la Réforme au XVIe siècle. En considérant la tradition des écoles théologiques, les réformateurs se retrouvent face à une systématisation de la foi conditionnée totalement par la philosophie, c'est-à-dire face à une détermination de la foi venue de l'extérieur en vertu d'une manière de penser qui ne dérive pas de celle-ci. Ainsi la foi n'apparaissait plus comme une parole historique vivante, mais comme un élément inséré dans la structure d'un système philosophique. Le sola Scriptura recherche en revanche la pure forme primordiale de la foi, comme celle-ci est présente originellement dans la Parole biblique. La métaphysique apparaît comme un présupposé dérivant d'une autre source, dont il faut libérer la foi pour la faire redevenir totalement elle-même. Avec son affirmation d'avoir dû mettre de côté la pensée pour faire place à la foi, Kant a agi en se basant sur ce programme avec un radicalisme que les réformateurs ne pouvaient prévoir. Ainsi a-t-il ancré la foi exclusivement dans la raison pratique, en lui niant l'accès au tout de la réalité. La théologie libérale du XIXe et du XXe siècle représenta une deuxième époque dans le programme de la déshellénisation : Adolf von Harnack en est un éminent représentant. Pendant mes études, comme au cours des premières années de mon activité universitaire, ce programme était fortement à l'œuvre également dans la théologie catholique. L'on prenait comme point de départ la distinction de Pascal entre le Dieu des philosophes et le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Dans la conférence que j'ai prononcée à Bonn, en 1959, j'ai essayé d'affronter cet argument, et je n'entends pas reprendre ici tout ce discours. Je voudrais toutefois tenter de mettre en lumière, même brièvement, la nouveauté qui caractérisait cette deuxième époque de déshellénisation par rapport à la première. La réflexion centrale qui apparaît chez Harnack est le retour à Jésus simplement homme et à son message simple, qui serait précédent à toutes les théologisations ainsi, précisément, qu'à toute hellénisation: ce serait ce message simple qui constituerait le véritable sommet du développement religieux de l'humanité. Jésus aurait donné congé au culte en faveur de la morale. En définitive, il est représenté comme le père d'un message moral humanitaire. L'objectif de Harnack est au fond de ramener le christianisme en harmonie avec la raison moderne, en le libérant, précisément, d'éléments apparemment philosophiques et théologiques comme, par exemple la foi dans la divinité du Christ et dans la Trinité de Dieu. En ce sens, l'exégèse historique et critique du Nouveau Testament, dans la vision qui est la sienne, replace la théologie au sein du système de l'université: la théologie, selon Harnarck, est quelque chose d'essentiellement historique et donc d'étroitement scientifique. Ce sur quoi elle enquête à propos de Jésus à travers la critique est, pour ainsi dire, l'expression de la raison pratique et par conséquent peut trouver sa place dans le système de l'université. En arrière-plan, on trouve l'auto-limitation moderne de la raison, exprimée de manière classique dans les « critiques » de Kant, mais par la suite ultérieurement radicalisée par la pensée des sciences naturelles. Cette conception moderne de la raison se fonde, pour le dire brièvement, sur une synthèse entre platonisme (cartésianisme) et empirisme, que le progrès technique a confirmé. D'une part, on présuppose la structure mathématique de la matière, sa rationalité intrinsèque, pour ainsi dire, qui rend possible sa compréhension et son utilisation dans son efficacité opérationnelle : ce présupposé de fond est pour ainsi dire l'élément platonicien dans le concept moderne de la nature. D'autre part, on envisage l' « utilisabilité » fonctionnelle de la nature selon nos objectifs, où seule la possibilité de contrôler vérité et erreur à travers l'expérience fournit une certitude décisive. Le poids respectif de ces deux pôles peut, selon les circonstances, pencher davantage d'un côté ou davantage de l'autre. Un penseur aussi étroitement positiviste que Jacques Monod a déclaré qu'il était un platonicien convaincu. Cela comporte deux orientations fondamentales décisives en ce qui concerne notre question. Seul le type de certitude dérivant de la synergie des mathématiques et de l'empirique nous permet de parler de science. Ce qui prétend être science doit se confronter avec ce critère. Et ainsi, même les sciences qui concernent les choses humaines, comme l'histoire, la psychologie, la sociologie et la philosophie, cherchaient à se rapprocher de ce canon de la science. Pour nos réflexions est cependant aussi important le fait que la méthode comme telle exclut la question de Dieu, la faisant apparaître comme une question ascientifique ou pré-scientifique. Mais cela nous place devant une réduction du domaine de la science et de la raison, dont il faut tenir compte. 
 
Je reviendrai encore sur ce thème. Pour le moment, il suffit d'avoir à l'esprit que, avec une tentative faite à la lumière de cette perspective pour conserver à la théologie le caractère de discipline « scientifique », il ne resterait du christianisme qu'un misérable fragment. Mais il nous faut aller plus loin : si la science n'est que cela dans son ensemble, alors c'est l'homme lui-même qui devient victime d'une réduction. Car les interrogations proprement humaines, c'est-à-dire celles concernant les questions sur « d'où » et « vers où », les interrogations de la religion et de l'ethos, ne peuvent alors pas trouver de place dans l'espace de la raison commune décrite par la « science » interprétée de cette façon, et elles doivent être déplacées dans le domaine du subjectif. Le sujet décide, à partir de ses expériences, ce qui lui apparaît religieusement possible, et la « conscience » subjective devient, en définitive, la seule instance éthique. Cependant, l'ethos et la religion perdent ainsi leur force de créer une communauté et tombent dans le domaine de l'arbitraire personnel. C'est une situation dangereuse pour l'humanité : nous le constatons dans les pathologies menaçantes de la religion et de la raison - des pathologies qui doivent nécessairement éclater, lorsque la religion est réduite à un point tel que les questions de la religion et de l'ethos ne la regardent plus. Ce qui reste des tentatives pour construire une éthique en partant des règles de l'évolution, de la psychologie ou de la sociologie, est simplement insuffisant. Avant de parvenir aux conclusions auxquelles tend tout ce raisonnement, je dois encore brièvement mentionner la troisième époque de la déshellénisation qui se diffuse actuellement. En considération de la rencontre avec la multiplicité des cultures, on aime dire aujourd'hui que la synthèse avec l'hellénisme, qui s'est accomplie dans l'Eglise antique, aurait été une première inculturation, qui ne devrait pas lier les autres cultures. Celles-ci devraient avoir le droit de revenir en arrière jusqu'au point qui précédait cette inculturation pour découvrir le simple message du Nouveau Testament et l'inculturer ensuite à nouveau dans leurs milieux respectifs. Cette thèse n'est pas complètement erronée; elle est toutefois grossière et imprécise. En effet, le Nouveau Testament a été écrit en langue grecque et contient en lui le contact avec l'esprit grec — un contact qui avait mûri dans le développement précédent de l'Ancien Testament. Il existe certainement des éléments dans le processus de formation de l'Eglise antique qui ne doivent pas être intégrés dans toutes les cultures. Mais les décisions de fond qui concernent précisément le rapport de la foi avec la recherche de la raison humaine, ces décisions de fond font partie de la foi elle-même et en sont les développements, conformes à sa nature.

Avec ceci, j'arrive à la conclusion. Cette tentative, uniquement dans de grandes lignes, de critique de la raison moderne de l'intérieur, n'inclut absolument pas l'idée que l'on doive retourner en arrière, avant le siècle des lumières, en rejetant les convictions de l'époque moderne. Ce qui dans le développement moderne de l'esprit est considéré valable est reconnu sans réserves: nous sommes tous reconnaissants pour les possibilités grandioses qu'il a ouvert à l'homme et pour les progrès dans le domaine humain qui nous ont été donnés. Du reste, l'ethos de l'esprit scientifique est - vous l'avez mentionné, Monsieur le Recteur - la volonté d'obéissance à la Vérité, et donc l'expression d'une attitude qui fait partie des décisions essentielles de l'esprit chrétien. L'intention n'est donc pas un recul, une critique négative; il s'agit en revanche d'un élargissement de notre concept de raison et de l'usage de celle-ci. Car malgré toute la joie éprouvée face aux possibilités de l'homme, nous voyons également les menaces qui y apparaissent et nous devons nous demander comment nous pouvons les dominer. Nous y réussissons seulement si la raison et la foi se retrouvent unies d'une manière nouvelle ; si nous franchissons la limite auto-décrétée par la raison à ce qui est vérifiable par l'expérience, et si nous ouvrons à nouveau à celle-ci toutes ses perspectives. C'est dans ce sens que la théologie, non seulement comme discipline historique, humaine et scientifique, mais comme véritable théologie, c'est-à-dire comme interrogation sur la raison de la foi, doit trouver sa place à l'université et dans le vaste dialogue des sciences. Ce n'est qu'ainsi que nous devenons également aptes à un véritable dialogue des cultures et des religions - un dialogue dont nous avons un besoin urgent. Dans le monde occidental domine largement l'opinion que seule la raison positiviste et les formes de philosophie qui en découlent sont universelles. Mais les cultures profondément religieuses du monde voient précisément dans cette exclusion du divin de l'universalité de la raison une attaque à leurs convictions les plus intimes. Une raison qui reste sourde face au divin et qui repousse la religion dans le domaine des sous-cultures, est incapable de s'insérer dans le dialogue des cultures. Toutefois, la raison moderne propre aux sciences naturelles, avec son élément platonicien intrinsèque, contient en elle, comme j'ai cherché à le démontrer, une interrogation qui la transcende, ainsi que ses possibilités méthodiques. Celle-ci doit simplement accepter la structure rationnelle de la matière et la correspondance entre notre esprit et les structures rationnelles en œuvre dans la nature comme un fait donné, sur lequel se fonde son parcours méthodique. Mais la question sur la raison de ce fait donné existe et doit être confiée par les sciences naturelles à d'autres niveaux et façons de penser - à la philosophie et à la théologie. Pour la philosophie et, de manière différente, pour la théologie, l'écoute des grandes expériences et convictions des traditions religieuses de l'humanité, en particulier celle de la foi chrétienne, constitue une source de connaissance; la refuser signifierait une réduction inacceptable de notre capacité d'écoute et de notre capacité à répondre. Il me vient ici à l'esprit une parole de Socrate à Phédon. Dans les entretiens précédents, ils avaient traité de nombreuses opinions philosophiques erronées, et Socrate s'exclamait alors : « Il serait bien compréhensible que quelqu'un, en raison de l'irritation due à tant de choses erronées, se mette à haïr pour le reste de sa vie tout discours sur l'être et le dénigrât. Mais de cette façon, il perdrait la vérité de l'être et subirait un grand dommage ». Depuis très longtemps, l'occident est menacé par cette aversion contre les interrogations fondamentales de sa raison, et ainsi il ne peut subir qu'un grand dommage. Le courage de s'ouvrir à l'ampleur de la raison et non le refus de sa grandeur — voilà quel est le programme avec lequel une théologie engagée dans la réflexion sur la foi biblique entre dans le débat du temps présent. « Ne pas agir selon la raison, ne pas agir avec le logos, est contraire à la nature de Dieu » a dit Manuel II, partant de son image chrétienne de Dieu, à son interlocuteur persan. C'est à ce grand Logos, à cette ampleur de la raison, que nous invitons nos interlocuteurs dans le dialogue des cultures. La retrouver nous-mêmes toujours à nouveau, est la grande tâche de l'université.
 
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Texte intégral de l’homélie que le pape Benoît XVI a prononcée jeudi 29 juin, en la solennité des saints Pierre et Paul, au cours de la célébration qu’il a présidée dans la basilique Saint-Pierre…

 
 
 
« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » (Mt 16, 18). Que dit précisément le Seigneur à Pierre à travers ces paroles ? Quelle promesse lui fait-il à travers ces paroles et quelle tâche lui confie-t-il ? Et que nous dit-il à nous - à l'Evêque de Rome qui siège sur la Chaire de Pierre, et à l'Eglise d'aujourd'hui ? Si nous voulons comprendre la signification des paroles de Jésus, il est utile de se rappeler que les Evangiles nous rapportent trois situations différentes dans lesquelles le Seigneur, chaque fois de façon particulière, transmet à Pierre la tâche qui sera la sienne. Il s'agit toujours de la même tâche, mais de la diversité des situations et des images utilisées, nous percevons plus clairement ce qui intéressait et intéresse le Seigneur dans cette tâche. Dans l'Evangile de saint Matthieu que nous venons d'écouter, Pierre exprime sa confession à Jésus, le reconnaissant comme Messie et Fils de Dieu. Sur cette base lui est conférée sa tâche particulière à travers trois images: celle du roc qui devient pierre de fondation ou pierre angulaire, celle des clés et celle de lier et de délier. Je n'entends pas interpréter ici, une fois de plus, ces trois images que l'Eglise a sans cesse réexpliquées au cours des siècles ; je voudrais plutôt attirer l'attention sur le cadre géographique et sur le contexte chronologique de ces paroles. La promesse a lieu dans les environs des sources du Jourdain, à la frontière de la terre juive, à la limite du monde païen. Le moment de la promesse marque un tournant décisif sur le chemin de Jésus : à présent, le Seigneur s’achemine vers Jérusalem et, pour la première fois, il dit aux disciples que ce chemin vers la Ville Sainte est le Chemin vers la Croix : « A dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu'il lui fallait s'en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter » (Mt 16, 21). Les deux choses vont de pair et déterminent le lieu intérieur du Primat, et même de l'Eglise en général: le Seigneur est continuellement en chemin vers la Croix, vers l’abaissement du serviteur de Dieu souffrant et tué, mais il est en même temps toujours également en chemin vers la vaste étendue du monde, dans laquelle Il nous précède comme Ressuscité, afin que resplendissent dans le monde la lumière de sa parole et la présence de son amour; il est en chemin afin qu'à travers Lui, le Christ crucifié et ressuscité, Dieu lui-même, arrive dans le monde. En ce sens, Pierre, dans sa Première Lettre, se qualifie de « témoin des souffrances du Christ et [devant] participer à la gloire qui va être révélée » (5, 1). Pour l'Eglise, le Vendredi Saint et la Pâque existent toujours ensemble; celle-ci représente toujours autant le grain de sénevé que l'arbre dans les branches duquel les oiseaux du ciel font leur nid. L'Eglise - et en elle le Christ - souffre encore aujourd'hui. En elle, le Christ est encore bafoué et frappé; on cherche encore à le chasser du monde. Et la petite barque de Pierre est encore sans cesse secouée par le vent des idéologies, dont les eaux pénètrent dans la barque et semblent la condamner à couler. Et pourtant, précisément dans l'Eglise souffrante, le Christ est victorieux. En dépit de tout, la foi en Lui reprend toujours ses forces. Aujourd'hui encore, le Seigneur commande aux eaux et se révèle Maître des éléments. Il demeure dans sa barque, le navire de l'Eglise. Ainsi, dans le ministère de Pierre également, se révèle, d'une part, la faiblesse propre à l'homme, mais également la force de Dieu: c'est précisément dans la faiblesse des hommes que le Seigneur manifeste sa force; il démontre que c'est Lui-même qui construit son Eglise, à travers les hommes faibles.
 
Tournons-nous à présent vers l'Evangile de saint Luc, qui nous raconte comment le Seigneur, au cours de la Dernière Cène, confère à nouveau une tâche spéciale à Pierre (cf. Lc 22, 31-33). Cette fois, les paroles de Jésus adressées à Simon se trouvent immédiatement après l'institution de la Très Sainte Eucharistie. Le Seigneur vient de se donner aux siens, sous les espèces du pain et du vin. Nous pouvons voir dans l'institution de l'Eucharistie le véritable acte fondateur de l'Eglise. A travers l'Eucharistie, le Seigneur donne aux siens non seulement lui-même, mais également la réalité d'une nouvelle communion entre eux qui se prolonge dans le temps « jusqu'à ce qu'il vienne » (cf. 1 Co 11, 26). A travers l'Eucharistie, les disciples deviennent sa maison vivante qui, tout au long de l'histoire, grandit comme le temple nouveau et vivant de Dieu dans ce monde. Et ainsi, Jésus, immédiatement après l'institution du Sacrement, parle de ce que signifient le « ministère » et être disciples, dans la nouvelle communauté: il dit qu'il s'agit d'un engagement de service, tout comme Lui-même se trouve au milieu d'eux comme Celui qui sert. Il s'adresse alors à Pierre. Il dit que Satan a demandé de pouvoir cribler les disciples comme le blé. Cela évoque le passage du Livre de Job, dans lequel Satan demande à Dieu la faculté de frapper Job. Le diable - le calomnieur de Dieu et des hommes - veut par cela prouver qu'il n'existe pas de véritable religiosité, mais que dans l'homme, tout vise toujours et seulement à l'utilité. Dans le cas de Job, Dieu accorde à Satan la liberté requise précisément pour pouvoir défendre par cela sa créature, l'homme, et lui-même. Et c'est ce qui se produit également avec les disciples de Jésus. Dieu donne une certaine liberté à Satan en tout temps. Il nous semble souvent que Dieu laisse trop de liberté à Satan; qu'il lui accorde la faculté de nous secouer de façon trop dure, et que cela dépasse nos forces et nous opprime trop. Nous crierons sans cesse vers Dieu: hélas, vois la misère de tes disciples, de grâce, protège-nous ! En effet, Jésus poursuit : « Mais moi, j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas » (Lc 22, 32). La prière de Jésus est la limite placée au pouvoir du malin. La prière de Jésus est la protection de l'Eglise. Nous pouvons nous réfugier sous cette protection, nous y agripper et placer notre certitude en elle. Mais, comme nous le dit l'Evangile : Jésus prie de façon particulière pour Pierre: « ...afin que ta foi ne défaille pas ». Cette prière de Jésus est à la fois une promesse et un devoir. La prière de Jésus protège la foi de Pierre; cette foi qu'il a confessée à Césarée de Philippe: « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Voilà, ne laisse jamais cette foi devenir muette, affermis-la sans cesse, précisément et même face à la croix et à toutes les contradictions du monde : telle est la tâche de Pierre. C'est précisément pour cela que le Seigneur ne prie pas seulement pour la foi personnelle de Pierre, mais pour sa foi comme service aux autres. C'est précisément cela qu'Il veut dire à travers les paroles : « Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22, 32). « Toi donc, quand tu seras revenu ». Cette parole est à la foi une prophétie et une promesse. Elle prophétise la faiblesse de Simon qui, devant une servante et un serviteur, niera connaître Jésus. A travers cette chute, Pierre - et avec lui chacun de ses successeurs - doit apprendre que sa propre force ne suffit pas à elle seule à édifier et à guider l'Eglise du Seigneur. Personne n'y réussit seul. Pour autant que Pierre semble capable et bon - dès le premier instant de l'épreuve, il échoue. « Toi donc, quand tu seras revenu ». Le Seigneur, qui prédit sa chute, lui promet également la conversion : « Le Seigneur, se retournant, fixa son regard sur Pierre... » (Lc 22, 61). Le regard de Jésus réalise la transformation et devient le salut de Pierre : Lui, « sortant dehors [...] pleura amèrement » (22, 62). Nous voulons implorer sans cesse à nouveau ce regard sauveur de Jésus : pour tous ceux qui, dans l'Eglise, ont une responsabilité; pour tous ceux qui souffrent des confusions de notre temps; pour les grands et les petits : Seigneur, regarde-nous sans cesse et relève-nous de toutes nos chutes et prends-nous entre tes mains bienveillantes. Le Seigneur confie à Pierre la tâche à l'égard de ses frères à travers la promesse de sa prière. La tâche de Pierre est ancrée à la prière de Jésus. C'est ce qui lui donne la certitude de pouvoir persévérer à travers toutes les misères humaines. Et le Seigneur lui confie cette tâche dans le cadre de la Cène, en relation avec le don de la Très Sainte Eucharistie. L'Eglise, fondée sur l'institution de l'Eucharistie, au plus profond d'elle-même, est une communauté eucharistique et ainsi, une communion dans le Corps du Seigneur. Le devoir de Pierre est de présider à cette communion universelle; de la maintenir présente dans le monde comme unité également visible, incarnée. Avec toute l'Eglise de Rome, il doit - comme le dit saint Ignace d'Antioche - présider à la charité: présider à la communauté de cet amour qui provient du Christ et dépasse sans cesse les limites du privé pour apporter l'amour du Christ jusqu'aux extrémités de la terre. La troisième référence au Primat se trouve dans l'Evangile de saint Jean (21, 15-19). Le Seigneur est ressuscité, et, en tant que Ressuscité, confie à Pierre son troupeau. Ici également la Croix et la Résurrection s’interpénètrent. Jésus prédit à Pierre que son chemin conduira à la Croix. Dans cette basilique, érigée sur la tombe de Pierre - une tombe de pauvres - nous voyons que le Seigneur, précisément ainsi, à travers la Croix, vainc toujours. Son pouvoir n'est pas un pouvoir selon les modalités de ce monde. C'est le pouvoir du bien - de la Vérité et de l'amour, qui est plus fort que la mort. Oui, sa promesse est vraie: les pouvoirs de la mort, les portes de l'enfer ne l’emporteront pas sur l'Eglise qu'il a édifiée sur Pierre (cf. Mt 16, 18) et que, précisément de cette façon, Il continue d'édifier personnellement. 
 
En cette solennité des Saints Apôtres Pierre et Paul, je m'adresse à vous de façon particulière, chers Archevêques métropolitains, venus de nombreux pays du monde pour recevoir le Pallium des mains du Successeur de Pierre. Je vous salue cordialement ainsi que tous ceux qui vous ont accompagnés. Je salue en outre avec une joie particulière la délégation du Patriarcat œcuménique, présidée par Son Eminence Johannis Zizioulias, Métropolite de Pergame, Président de la Commission mixte internationale pour le Dialogue théologique entre catholiques et orthodoxes. Je suis reconnaissant au Patriarche Bartholomaios Ier et au Saint-Synode pour ce signe de fraternité, qui manifeste le désir et l'engagement de progresser plus rapidement sur le chemin de la pleine unité que le Christ a invoquée pour tous ses disciples. Nous sentons que nous partageons l'ardent désir exprimé un jour par le Patriarche Athénagoras et par le Pape Paul VI: de boire ensemble à la même Coupe et de manger ensemble le pain qui est le Seigneur lui-même. En cette occasion nous implorons à nouveau, que ce don nous soit bientôt accordé. Et nous rendons grâce au Seigneur de nous trouver unis dans la confession que Pierre, à Césarée de Philippe, fit pour tous les disciples: « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Nous voulons apporter ensemble cette confession dans le monde d'aujourd'hui. Que le Seigneur nous aide à être, précisément en cette heure de notre histoire, de véritables témoins de ses souffrances et qu'il nous fasse participer à la gloire qui doit se manifester (1 P 5, 1). Amen !
 
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