1. Nous référant à la doctrine contenue dans l'Encyclique Humanæ vitæ, nous allons essayer maintenant de tracer les grands traits de la vie spirituelle des époux. Voici les grandes paroles : « Tout en enseignant les exigences inviolables de la Loi Divine, l'Église annonce le salut et ouvre avec les sacrements les voies de la grâce qui fait de l'homme une créature nouvelle, capable de répondre, dans l'amour et dans la vraie liberté, au suprême dessein de son Créateur et Sauveur et de trouver doux le joug du Christ. Les époux chrétiens, donc, dociles à sa voix, doivent se rappeler que leur vocation chrétienne, commencée avec le baptême, s'est, par la suite, spécifiée et renforcée par le sacrement de mariage. Du fait de celui-ci, les époux chrétiens sont rendus plus forts et pour ainsi dire consacrés pour le fidèle accomplissement de leurs propres devoirs, pour la réalisation de leur propre vocation jusqu'à la perfection et pour leur propre témoignage chrétien face au monde. Le Seigneur leur confie la tâche de rendre visibles pour les hommes la sainteté et la douceur de la loi qui unit l'amour réciproque des époux à leur coopération à l'amour de Dieu, auteur de la vie humaine. » (Humanæ vitæ, 25.)

 

2. En nous montrant le mal moral de l'action contraceptive et en délimitant en même temps un cadre aussi intégral que possible de la pratique « honnête » de la régulation de la fertilité, ou de la paternité et maternité responsables, l'Encyclique Humanæ vitæ crée les conditions qui permettent de tracer les grandes lignes de la spiritualité chrétienne de la vocation et de la vie conjugale et, également, de celle des parents et de la famille. On peut même dire que l'Encyclique présuppose l'entière tradition de cette spiritualité qui a ses racines dans les sources bibliques que nous avons déjà analysées, offrant l'occasion de réfléchir à nouveau à leur sujet et de construire une synthèse adéquate. Ici, il convient de rappeler ce qui a été dit sur le rapport organique entre la théologie du corps et la pédagogie du corps. Cette « théologie-pédagogie », en effet, constitue déjà d'elle-même le noyau essentiel de la spiritualité conjugale. Et ceci est indiqué également par les phrases de l'Encyclique que nous venons de citer.

 

3. Certes, on relirait et interpréterait faussement l'Encyclique Humanæ vitæ si on y voyait uniquement la réduction de la « paternité et maternité responsable » aux seuls « rythmes biologiques de fécondité ». L'auteur de l'encyclique désapprouve et rejette toute forme d'interprétation réductrice (et, en ce sens, partielle), et en propose avec insistance l'intelligence intégrale. La paternité-maternité responsable, entendue intégralement, n'est autre qu'un élément important de toute la spiritualité conjugale et familiale de cette vocation, dont parle le passage précité de Humanæ vitæ quand il affirme que les époux doivent réaliser « leur propre vocation jusqu'à la perfection » (Humanæ vitæ, n. 25). C'est le sacrement du mariage qui les fortifie et pour ainsi dire les consacre pour y parvenir (ibid). A la lumière de la doctrine qu'exprime l'encyclique, il importe qu'on se rende mieux compte de cette « force corroborante » qui est unie à la « consécration sui generis » du sacrement du mariage. Parce que l'analyse des problèmes éthiques du document de Paul VI était centrée avant tout sur la justesse de la norme la concernant, l'esquisse de la spiritualité conjugale qu'on y trouve a pour but de mettre en relief précisément ces « forces » qui rendent possible l'authentique témoignage chrétien de la vie conjugale.

 

4. « Nous n'entendons nullement cacher les difficultés, parfois graves, inhérentes à la vie des époux chrétiens : pour eux, comme pour chacun, « étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie » (cf. Mt 7, 14). Mais l'espérance de cette vie doit éclairer leur chemin quand ils s'efforcent courageusement de vivre avec sagesse, justice et piété le temps présent, sachant que la figure de ce monde passe » (Humanæ vitæ, n. 25). Dans l'encyclique, la vision de la vie conjugale est, à chaque pas, marquée de réalisme chrétien, et c'est précisément cela qui aide le plus à trouver ces « forces » qui permettent de former la spiritualité des époux et des parents dans l'esprit d'une authentique pédagogie du cœur et du corps. La conscience même de « la vie future » ouvre pour ainsi dire largement l'horizon de ces forces qui doivent les guider le long du chemin resserré (cf. Humanæ vitæ, n. 25) et les conduire par la porte étroite (ibid) de la vocation évangélique. L'encyclique dit : « Que les époux affrontent donc les efforts nécessaires soutenus par la foi et par l'espérance qui ne déçoit pas, car l'Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs avec le Saint Esprit qui nous a été donné » (ibid, 25).

 

5. Voilà la « force » essentielle et fondamentale : l'amour greffé dans le cœur (« répandu dans les cœurs ») par l'Esprit-Saint. Plus loin, l'encyclique montre comment les époux doivent implorer par la prière cette « force » essentielle et toute autre « aide divine » ; comment ils doivent puiser la grâce et l'amour à la source toujours vive de l'Eucharistie ; et comment ils doivent «avec humble persévérance» surmonter leurs propres manquements et leurs propres péchés par le sacrement de pénitence. Voilà les moyens - infaillibles et indispensables - nécessaires pour former la spiritualité chrétienne de la vie conjugale et familiale. Grâce à eux, cette « force d'amour » essentielle et spirituellement créatrice gagne les cœurs humains et, en même temps, les corps humains dans leur masculinité et féminité. Cet amour permet, en effet, d'édifier toute la « vie ensemble » des époux selon cette « vérité du signe » par laquelle le mariage se construit dans sa dignité sacramentelle, comme le révèle le point central de l'encyclique (cf. HV n. 12).

 

Audience générale de Jean-Paul II, le 3 octobre 1984 (DC 1984 p. 1015)

1. Nous avons parlé précédemment de la régulation droite de la fécondité conformément à la doctrine contenue dans l'Encyclique Humanæ vitæ (HV 19) et dans l'Exhortation Familiaris consortio. La qualification de « naturelle » que l'on attribue à la régulation moralement correcte de la fertilité (suivant le rythme naturel, cf. HV 16), s'explique parce que s'y conformer correspond à la vérité de la personne et donc à sa dignité : une dignité qui revient « naturellement » à l'homme en tant qu'être raisonnable et libre. Être raisonnable et libre, l'homme peut et doit examiner avec perspicacité ce rythme biologique qui appartient à l'ordre naturel. Il peut et doit s'y conformer afin d'exercer cette « paternité-maternité responsable » qui, selon le dessein du Créateur est inscrite dans l'ordre naturel de la fécondité humaine. Le concept de régulation moralement correcte de la fécondité n'est autre chose que la relecture du « langage du corps » dans la Vérité. Les « rythmes naturels mêmes, inhérents aux fonctions génératrices » appartiennent à la Vérité objective de ce langage que les personnes intéressées devraient comprendre dans son plein contenu objectif. Il faut tenir compte du fait que le « corps parle » non seulement par toute l'expression externe de la masculinité et de la féminité, mais aussi par les structures internes de l'organisme, de la réactivité somatique et psychosomatique. Tout ceci doit trouver la place qui lui revient dans ce langage avec lequel les conjoints dialoguent comme personnes appelées à la communion dans « l'union du corps ».

 

2. Tous les efforts qui tendent à la connaissance toujours plus précise de ces « rythmes naturels » qui se manifestent par rapport à la procréation humaine, tous les efforts des conseillers familiaux et enfin ceux des époux intéressés eux-mêmes, ne visent pas à « biologiser » le langage du corps (à « biologiser » l'éthique comme certains le croient à tort) : leur but exclusif est d'assurer la vérité intégrale de ce « langage du corps » par lequel les époux doivent s'exprimer avec maturité face aux exigences de la paternité et de la maternité responsables. L'Encyclique Humanæ vitæ souligne à plusieurs reprises que la « paternité responsable » est liée à un effort, à un engagement continus, et ceci au prix d'une ascèse précise (cf. HV 21). Toutes ces expressions et d'autres semblables indiquent que dans le cas de la « paternité responsable », c'est-à-dire de la régulation moralement correcte de la fécondité, il s'agit de ce qui est le véritable bien de la personne humaine et de ce qui correspond à la vraie dignité de la personne.

 

3. Le recours aux « périodes infécondes » dans la coexistence conjugale peut devenir une source d'abus quand les époux cherchent de cette manière à éluder sans raison valable la procréation, l'abaissant au-dessous du niveau moralement juste des naissances dans leur famille. Ce juste niveau, il faut l'établir en tenant compte non seulement du bien de sa propre famille, de même que de l'état de santé et des possibilités des époux eux-mêmes, mais aussi du bien de la société à laquelle elle appartient, de l'Église et même de l'humanité tout entière. L'Encyclique Humanæ vitæ présente la « paternité responsable » comme l'expression d'une haute valeur éthique. Elle n'est d'aucune manière orientée unilatéralement vers la limitation et moins encore vers l'exclusion de la progéniture; elle signifie aussi la disponibilité à accueillir une progéniture plus nombreuse. Surtout, comme le dit l'Encyclique Humanæ vitæ, la « paternité responsable » réalise « un rapport plus profond avec l'ordre moral appelé objectif, établi par Dieu et dont la conscience droite est fidèle interprète » (HV 10).

 

4. La vérité de la paternité-maternité responsable et sa mise en œuvre sont unies à la maturité morale de la personne, et c'est ici que se manifeste bien souvent la divergence entre les éléments auxquels l'encyclique attribue explicitement la primauté et ceux auxquels l'attribue la mentalité commune. L'encyclique met au premier plan la dimension éthique du problème, soulignant le rôle de la vertu de tempérance (CEC : N°1809)  correctement comprise. Dans les limites de cette dimension il y a aussi une « méthode » adéquate selon laquelle agir. Suivant la manière commune de penser il arrive souvent que la « méthode », détachée de la dimension éthique qui lui est propre, soit mise en œuvre de manière purement fonctionnelle et même utilitaire. Si l'on sépare la « méthode naturelle » de sa dimension éthique, on cesse de percevoir la différence qui existe entre elle et les autres méthodes (moyens artificiels) et on arrive à en parler comme s'il s'agissait simplement d'une autre forme de contraception.

 

5. Du point de vue de la doctrine authentique qu'exprime l'Encyclique Humanæ vitæ, il est donc important de présenter correctement la méthode elle-même à laquelle fait allusion ce document (cf.HV 16) ; il est surtout important d'examiner en profondeur sa dimension éthique, car c'est dans ce cadre que la méthode acquiert, en tant que « naturelle », la signification de méthode honnête, « moralement correcte ». C'est pourquoi, dans le cadre de la présente analyse, il convient de fixer l'attention principalement sur les affirmations de l'encyclique concernant le thème de la maîtrise de soi et de la continence. Sans une pénétrante interprétation de ce thème nous n'atteindrons jamais ni le noyau de la vérité morale ni le noyau de la vérité anthropologique du problème. Nous avons déjà relevé précédemment que ce problème enfonce ses racines dans la théologie du corps ; c'est celle-ci (quand elle devient, comme il se doit, pédagogie du corps) qui constitue en réalité la « méthode » moralement correcte de la régulation des naissances, entendue dans sa signification la plus profonde et la plus pleine.

 

6. Caractérisant ensuite les valeurs spécifiquement morales de la régulation « naturelle » des naissances (c'est-à-dire l'honnêteté, la rectitude morale), l'auteur de Humanæ vitæ s'exprime en ces termes : « Cette discipline... apporte à la vie familiale des fruits de sérénité et de paix et facilite la solution d'autres problèmes ; elle favorise l'attention envers l'autre conjoint, aide les époux à bannir l’égoïsme, ennemi du véritable amour, et elle approfondit leur sens de la responsabilité. Grâce à elle, les parents acquièrent la capacité d'une influence plus profonde et plus efficace pour l'éducation des enfants ; l'enfance et la jeunesse grandissent dans la juste estime des valeurs humaines et dans le développement harmonieux de leurs facultés spirituelles et sensibles. » (HV 21).

 

7. Les phrases que nous avons citées complètent le cadre de ce que l'Encyclique Humanæ vitæ entend par « droite pratique de la régulation des naissances » (HV 21). Comme on le voit, celle-ci est non seulement une façon de se comporter dans un domaine déterminé mais aussi une attitude qui se fonde sur l'intégrale maturité morale de la personne et, en même temps, la complète.

 

Audience générale de Jean-Paul II, le 5 septembre 1984 (DC 1984 p. 1010)

1. L'Encyclique Humanæ vitæ démontrant le mal moral de la contraception, approuve en même temps pleinement la régulation naturelle de la fécondité et, en ce sens, approuve la paternité et la maternité responsables. Il faut exclure ici que l'on puisse qualifier de « responsable » au point de vue éthique la procréation dans laquelle on recourt à la contraception pour pratiquer la régulation de la fécondité. Le vrai concept de « paternité et maternité responsables » est au contraire intimement lié à une régulation de la fécondité qui soit honnête du point de vue éthique.

 

2. A ce propos, nous lisons dans l'encyclique : « Une pratique honnête de régulation de la natalité exige avant tout des époux qu'ils acquièrent et possèdent de solides convictions sur les vraies valeurs de la vie et de la famille, et qu'ils tendent à acquérir une parfaite possession d'eux-mêmes. La maîtrise de l'instinct par la raison et la libre volonté impose sans nul doute une ascèse pour que les manifestations affectives de la vie conjugale soient dûment réglées, en particulier pour l'observance de la continence périodique. Mais cette discipline, propre à la pureté des époux, bien loin de nuire à l'amour conjugal, lui confère au contraire une plus haute valeur humaine. Elle exige un effort continuel, mais grâce à son influence bienfaisante les conjoints développent intégralement leur personnalité, en s'enrichissant de valeurs spirituelles... » (HV 21).

 

3. L'Encyclique illustre ensuite les conséquences de ce comportement, non seulement pour les époux eux-mêmes, mais aussi pour toute la famille, entendue comme une communauté. Il faudra revenir sur ce sujet. L'Encyclique souligne qu'une régulation des naissances, honnête éthiquement parlant, exige des époux avant tout un comportement familial et procréatif bien précis : elle exige qu'ils « acquièrent et possèdent de solides convictions sur les vraies valeurs de la vie et de la famille » (HV 21). A partir de ces prémisses, il a fallu faire une réflexion globale sur la question, comme l'a fait le Synode des évêques de 1980 (De muneribus familiae christianae). Ensuite, la doctrine relative à ce problème particulier de la morale conjugale et familiale, dont traite l'Encyclique Humanæ vitæ, a trouvé sa juste place et sa perspective exacte dans le contexte global de l'Exhortation Apostolique Familiaris consortio. La théologie du corps, vue en particulier comme pédagogie du corps, plonge ses racines, en un certain sens, dans la théologie de la famille et, en même temps, elle y conduit. Cette pédagogie du corps, dont la clé se trouve aujourd'hui dans l'Encyclique Humanæ vitæ, ne s'explique que dans le contexte complet d'une vision correcte des valeurs de la vie et de la famille.

 

4. Dans le contexte dont on vient de parler, le Pape Paul VI parle de la chasteté conjugale et écrit que le fait d'observer la continence conjugale périodique est une forme de maîtrise de soi dans laquelle se manifeste « la pureté des époux » (HV 21). Entreprenant maintenant une analyse plus approfondie de ce problème, il faut tenir compte de toute la doctrine sur la pureté entendue comme vie de l'Esprit (cf. Ga 5, 25), que nous avons déjà étudiée, pour comprendre ce que dit l'encyclique au sujet de la « continence périodique ». C'est cette doctrine qui demeure en fait la vraie raison, à partir de laquelle l'enseignement de Paul VI définit la régulation de la natalité et la paternité et maternité responsables comme éthiquement honnêtes. Même si la « périodicité » de la continence se fait, en ce cas, selon ce qu'on appelle les « rythmes naturels » (HV 16), il reste que la continence est en elle-même une attitude morale précise et permanente, c'est une vertu et, par conséquent, toute la façon d'être guidé par elle acquiert un caractère vertueux. L'encyclique souligne assez clairement qu'il ne s'agit pas ici d'une « technique » donnée mais de l'éthique au sens propre du terme qui signifie la moralité d'un comportement. L'encyclique met donc à juste titre en relief, d'une part la nécessité de respecter dans ce comportement l'ordre établi par le Créateur et, d'autre part, la nécessité d'une motivation immédiate de caractère éthique.

 

5. Par rapport au premier aspect, voici ce que nous y lisons : « User du don de l'amour conjugal en respectant les lois du processus de la génération, c'est reconnaître que nous ne sommes pas les maîtres des sources de la vie humaine, mais plutôt les ministres du dessein établi par le Créateur (HV 13). » « La vie humaine est sacrée - comme l'a rappelé notre Prédécesseur de sainte mémoire Jean XXIII dans l'Encyclique Mater et Magistra - dès son origine, elle engage directement l'action créatrice de Dieu. » (AAS 53, 1961; cf. HV 13.) Quant à la motivation immédiate, l'encyclique Humanæ vitæ demande qu'il y ait « pour espacer les naissances de sérieux motifs dus soit aux conditions physiques ou psychologiques des conjoints, soit à des circonstances extérieures... » (HV 16).

 

6. Dans le cas d'une régulation moralement droite de la fécondité, réalisée par la continence périodique, il s'agit clairement de pratiquer la chasteté conjugale, c'est-à-dire d'adopter un comportement éthique précis. En langage biblique, nous dirons qu'il s'agit de vivre de l'Esprit (cf. Ga 5, 25). La régulation moralement droite est aussi appelée régulation naturelle des naissances, car elle se fait en conformité avec la « loi naturelle ». Par « loi naturelle » nous entendons ici l' « ordre de la nature » dans le domaine de la procréation, dans la mesure où celui-ci entre dans le cadre de la raison droite : cet ordre est l'expression du plan du Créateur sur l'homme. Et c'est justement ce que l'encyclique, et avec elle toute la tradition de la doctrine et de la pratique chrétienne, souligne d'une façon particulière : le caractère vertueux du comportement qui s'exprime dans la régulation « naturelle » de la fécondité est fonction non pas tant de la fidélité à une « loi naturelle » impersonnelle que plutôt à la personne du Créateur, origine et Seigneur de l'ordre qui se manifeste dans cette loi. A ce point de vue, la réduction à la seule régularité biologique, détachée de l' « ordre de la nature », c'est-à-dire du « plan du Créateur », est une déformation de la pensée authentique de l'encyclique Humanæ vitæ (cf. HV 14). Ce document suppose certainement cette régularité biologique, elle exhorte même les personnes compétentes à l'étudier et à l'appliquer de façon encore plus approfondie, mais l'encyclique entend toujours cette régularité comme l'expression de l’ « ordre de la nature », c'est-à-dire du plan providentiel du Créateur, de l'exécution fidèle duquel dépend le vrai bien de la personne humaine.

 

Audience générale de Jean-Paul II, le 29 août 1984 (DC 1984 p. 1009)

1. Quelle est l'essence de la doctrine de l'Église sur la transmission de la vie dans la communauté conjugale, l'essence de la doctrine rappelée par la Constitution pastorale du Concile Gaudium et spes et par l'Encyclique Humanæ vitæ du Pape Paul VI ? Tout le problème est de garder un juste rapport entre ce qui est défini comme « la maîtrise... sur les forces de la nature » (HV2) et la « parfaite maîtrise de soi » (HV 21) indispensable à la personne humaine. L'homme contemporain manifeste une tendance à transporter les méthodes propres au premier domaine dans le second. « L'homme a accompli d'étonnants progrès dans la maîtrise et l'organisation rationnelle des forces de la nature - lisons-nous dans cette encyclique - au point qu'il tend à étendre cette maîtrise à son être lui-même pris dans son ensemble : au corps, à la vie psychique, à la vie sociale et jusqu'aux lois qui règlent la transmission de la vie. » (HV 2) Une telle extension des moyens « de maîtrise... des forces de la nature » est une menace pour la personne humaine pour laquelle la méthode de la « maîtrise de soi » est et demeure spécifique. Cette maîtrise de soi-même, de fait, correspond à la constitution fondamentale de la personne : c'est précisément une méthode « naturelle ». Au contraire, la transposition des « moyens artificiels » viole la dimension constitutive de la personne, elle prive l'homme de la subjectivité qui lui est propre et fait de lui un objet à manipuler.

 

2. Le corps humain n'est pas seulement le champ de réactions de caractère sexuel mais il est, en même temps, le moyen pour l'homme de s'exprimer totalement, d'exprimer sa personne, qui se révèle à travers le « langage du corps ». Ce « langage » a une importante signification interpersonnelle, surtout lorsqu'il s'agit des rapports entre l'homme et la femme. De plus, nos analyses précédentes montrent qu'en ce cas le « langage du corps » doit exprimer, à un niveau donné, la vérité du sacrement. Car lorsqu'il participe au plan d'amour éternel « Sacramentum absconditum in Deo » ce « langage du corps » devient pour ainsi dire un « prophétisme du corps ». On peut dire que l'Encyclique Humanæ vitæ va jusqu'aux conséquences les plus extrêmes, non seulement logiques et morales mais aussi pratiques et pastorales, de cette vérité sur le corps humain dans sa masculinité et sa féminité.

 

3. L'unité entre ces deux aspects du problème - la dimension sacramentelle (ou théologique) et la dimension personnaliste – correspond à la « révélation du corps » dans son ensemble. De là dérive également le lien entre une vision strictement théologique et une vision éthique se référant à la « loi naturelle ». Car le sujet de la loi naturelle est l'homme non seulement sous l'aspect « naturel » de son existence, mais aussi dans la vérité intégrale de sa subjectivité personnelle. Il s'y manifeste, dans la Révélation, comme homme et femme, dans sa pleine vocation temporelle et eschatologique. Il est appelé par Dieu à être le témoin et l'interprète de l'éternel dessein de l'amour en devenant le ministre du sacrement qui « dès le commencement » est réalisé par le signe de « l'union de la chair ».

 

4. En tant que ministre d'un sacrement qui se réalise à travers le consentement mutuel et se perfectionne dans l'union conjugale, l'homme et la femme sont appelés à exprimer ce mystérieux « langage » de leurs corps dans toute la vérité qui lui est propre. C'est à travers les gestes et les réactions, à travers tout le dynamisme, réciproquement conditionné, de la tension et de la jouissance - dont la source directe est le corps dans sa masculinité et dans sa féminité, le corps dans son action et dans son interaction - c'est à travers tout cela que l'homme, la personne, s'exprime. L'homme, et la femme se livrent, à travers ce « langage du corps », au dialogue qui - selon la Genèse 2, 24-25 - commença au jour de leur création. Et c'est justement au niveau de ce « langage du corps » - qui est quelque chose de plus que la seule réaction sexuelle et qui, en tant que langage authentique de la personne, est soumis aux exigences de la vérité, c'est-à-dire aux normes morales objectives - que l'homme et la femme s'expriment mutuellement eux-mêmes de la façon la plus totale et la plus profonde, dans la mesure où cette dimension somatique elle-même de la masculinité et de la féminité le leur permet : l'homme et la femme s'expriment eux-mêmes à la mesure de la vérité de leur personne.

 

5. L'homme est justement une personne parce qu'il est maître de lui-même et qu'il se domine lui-même. Car c'est dans la mesure où il est maître de lui-même qu'il peut « se donner » à l'autre. Et c'est cette dimension – la dimension de la liberté du don - qui est essentielle et décisive dans ce « langage du corps » à travers lequel l'homme et la femme s'expriment mutuellement dans l'union conjugale. Étant donné qu'il s'agit là d'une communion entre des personnes, ce « langage du corps » doit être jugé d'après le critère de la Vérité. C'est justement ce critère que rappelle l'Encyclique Humanæ vitæ, comme le confirment les passages cités plus haut.

 

6. D'après le critère de cette Vérité, qui doit s'exprimer dans ce « langage du corps », l'acte conjugal « signifie » non seulement l'amour, mais aussi sa fécondité potentielle ; il ne peut donc pas être privé de son sens plénier et juste par des interventions artificielles. Dans l'acte conjugal, il n'est pas licite de séparer artificiellement les deux significations : l'union et la procréation, car l'une et l'autre relèvent de la vérité intime de l'acte conjugal : elles se réalisent ensemble et, d'une certaine façon, l'une par l'autre. C'est ce qu'enseigne l'Encyclique (cf. HV 12). Par conséquent, dans ces conditions, l'acte conjugal qui serait privé de sa vérité intérieure parce que privé artificiellement de sa capacité de procréation, cesserait aussi d'être un acte d'amour.

 

7. On peut dire que, dans le cas d'une séparation artificielle de ces deux significations, il s'accomplit dans l'acte conjugal une véritable union corporelle, mais que celle-ci ne correspond pas à la vérité intérieure et à la dignité de la communion personnelle : communio personarum. Une telle communion exige, en effet, que le « langage du corps » soit exprimé dans la réciprocité, dans toute la vérité de ce qu'il signifie. Si cette vérité vient à manquer, on ne saurait parler ni de vérité dans la maîtrise de soi ni de vérité dans le don réciproque et dans l'accueil réciproque de soi de la part de la personne. Une telle violation dans l'ordre intérieur de la communion conjugale, dont les racines plongent dans l'ordre de la personne elle-même, constitue le mal essentiel de l'acte contraceptif.

 

8. Cette interprétation de la doctrine morale, qui est exposée dans l'Encyclique Humanæ vitæ, se situe sur le fond plus vaste des réflexions connexes à la théologie du corps. Les réflexions sur le « signe », en relation avec le mariage vu comme sacrement, sont spécialement importantes pour cette interprétation. Et l'essence de la violation qui trouble l'ordre intérieur de l'acte conjugal ne peut être entendue convenablement au plan théologique si on ne réfléchit pas aussi sur le thème de la « concupiscence de la chair ».

 

Audience générale de Jean-Paul II, le 22 août 1984 (DC 1984 p. 1008)

Nous publions ci-dessous le texte intégral de l'homélie prononcée ce dimanche par le cardinal José Saraiva Martins, préfet émérite de la Congrégation pour les causes des saints, au cours de la cérémonie de béatification des parents de Sainte Thérèse de Lisieux, Louis et Zélie Martin. La messe de béatification s'est déroulée dans la Basilique Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésus, à Lisieux avec plus de 15.000 personnes !

 

 

 

« ... brillez comme les astres dans l'univers,

en tenant fermement la parole de vie »

Ph 2, 15d-16a

 

 

 

 

Chers Frères dans l'Épiscopat et dans le Sacerdoce,

Éminentes Autorités,

Chers Pèlerins, frères et sœurs, en Christ.

 

 

 

1. "Dignes du Ciel"

Thérèse écrivait dans l'Histoire d'une âme : Pardonne-moi Jésus, si je déraisonne en voulant te dire mes désirs, mes espérances qui touchent à l'infini, pardonne-moi et guéris mon âme en lui donnant ce qu'elle espère !... (Ms B 2v°). Jésus a toujours exaucé les désirs de Thérèse. Il s'est même montré généreux dès avant sa naissance puisque, comme elle l'écrivait à l'abbé Bellière - que beaucoup connaissent désormais par cœur - : le bon Dieu m'a donné un père et une mère plus dignes du Ciel que de la terre (Lt 261). Je viens de terminer le Rite de Béatification par lequel le Saint Père a inscrit les deux Epoux conjointement dans le Livre des Bienheureux. C'est une grande première que cette Béatification de Louis Martin et Zélie Guérin, que Thérèse définissait comme parents sans égaux, dignes du Ciel, terre sainte, comme toute imprégnée d'un parfum virginal (Cf. Ms A). Mon cœur rend grâce à Dieu pour ce témoignage exemplaire d'amour conjugal, susceptible de stimuler les foyers chrétiens dans la pratique intégrale des vertus chrétiennes comme il a stimulé le désir de sainteté chez Thérèse. Pendant que je lisais la Lettre Apostolique du Saint Père, je pensais à mon père et à ma mère et je voudrais, en ce moment, que vous aussi pensiez à votre père et à votre mère et qu'ensemble nous remercions Dieu de nous avoir créés et fait chrétiens à travers l'amour conjugal de nos parents. Recevoir la vie est une chose merveilleuse mais, pour nous, il est plus admirable encore que nos parents nous aient amenés à l'Église qui seule est capable de faire des chrétiens. Personne ne peut se faire chrétien soi-même.

 

 

2. Enfants de la terre de Normandie, un don pour tous

Parmi les vocations auxquelles les hommes sont appelés par la Providence, le mariage est l'une des plus nobles et des plus élevées. Louis et Zélie ont compris qu'ils pouvaient se sanctifier non pas malgré le mariage mais à travers, dans et par le mariage, et que leurs épousailles devaient être considérées comme le point de départ d'une montée à deux. Aujourd'hui, l'Église n'admire pas seulement la sainteté de ces fils de la terre de Normandie, un don pour tous, mais elle se mire dans ce couple de Bienheureux qui contribue à rendre la robe de mariée de l'Eglise, plus belle et splendide. Elle n'admire pas seulement la sainteté de leur vie, elle reconnaît dans ce couple la sainteté éminence de l'institution de l'amour conjugal, telle que l'a conçue le Créateur Lui-même. L'amour conjugal de Louis et Zélie est un pur reflet de l'amour du Christ pour son Eglise ; il est aussi un pur reflet de l'amour dont l'Eglise aime son Epoux : le Christ. Le Père nous a choisis avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irréprochables sous Son regard, dans l'amour (Ep 1, 4).

 

 

3. "IlS sont devenus lumière du monde"

Louis et Zélie ont témoigné de la radicalité de l'engagement évangélique de la vocation au mariage jusqu'à l'héroïsme. Ils n'ont pas craint de se faire violence à eux-mêmes pour ravir le Royaume des cieux et ainsi ils sont devenus la lumière du monde que l'Eglise aujourd'hui met sur le lampadaire afin qu'ils brillent pour tous ceux qui sont dans la maison (Eglise). Ils brillent devant les hommes afin que ceux-ci voient leur bonnes œuvres et glorifient notre Père qui est dans les cieux. Leur exemple de vie chrétienne est telle une ville située sur une montagne qui ne peut être cachée (cf. Mt 5, 13-16).

 

 

4. "Maître donne-nous ton avis"

Quel est le secret de la réussite de leur vie chrétienne ? On t'a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que Dieu réclame de toi : rien d'autre que pratiquer la justice, aimer la miséricorde, et marcher humblement avec ton Dieu (Mi 6, 8). Louis et Zélie ont marché humblement avec Dieu à la recherche de l'avis du Seigneur. Maître donne-nous ton avis. Ils cherchaient l'avis du Seigneur. Ils étaient assoiffés de l'avis du Seigneur. Ils aimaient l'avis du Seigneur. Ils se sont conformés à l'avis du Seigneur sans récriminer. Pour être sûrs de marcher dans le véritable avis du Seigneur, ils se sont tournés vers l'Église, experte en humanité, mettant tous les aspects de leur vie en harmonie avec les enseignements de l'Église.

 

 

5. "Dieu, premier servi"

Pour les époux Martin, ce qui est à César et ce qui est à Dieu était très clair. Messire Dieu, premier servi, disait Jeanne d'Arc. Les Martin en ont fait la devise de leur foyer : chez eux Dieu avait toujours la première place dans leur vie. Madame Martin disait souvent : Dieu est le Maître. Il fait ce qu'Il veut. Monsieur Martin lui faisait écho en reprenant : Dieu, premier servi. Lorsque l'épreuve atteignit leur foyer, leur réaction spontanée fut toujours l'acceptation de cette volonté divine. Ils ont servi Dieu dans le pauvre, non par simple élan de générosité, ni par justice sociale, mais simplement parce que le pauvre est Jésus. Servir le pauvre, c'est servir Jésus, c'est rendre à Dieu ce qui est à Dieu : chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait (Mt 25, 34-40).

 

 

6. Le Ciel n'est pas vide, le "Ciel est peuplé d'âmes"

Dans quelques instants nous proclamerons notre Profession de Foi que Louis et Zélie ont répétée tant de fois à la messe et qu'ils ont enseignée à leurs enfants. Après avoir confessé la sainte Église catholique, le Symbole des Apôtres ajoute la Communion des saints. Je croyais, disait Thérèse, je sentais qu'il y a un ciel et que ce Ciel est peuplé d'âmes qui me chérissent, qui me regardent comme leur enfant... (Ms B). Dans ce Ciel peuplé d'âmes, nous pouvons compter désormais les Bienheureux Louis et Zélie, que pour la première fois, nous invoquons publiquement : Louis et Zélie priez Dieu pour nous. Je vous en prie chérissez-nous, regardez nous comme vos enfants, chérissez l'Eglise entière, chérissez surtout nos foyers et leurs enfants. Louis et Zélie sont un don pour les époux de tous âges par l'estime, le respect et l'harmonie avec lesquels ils se sont aimés pendant 19 ans. Zélie écrivait à Louis : Je ne puis pas vivre sans toi, mon cher Louis. Il lui répondait : Je suis ton mari et ami qui t'aime pour la vie. Ils ont vécu les promesses du mariage ; la fidélité de l'engagement, l'indissolubilité du lien, la fécondité de l'amour, dans le bonheur comme dans les épreuves, dans la santé comme dans la maladie. Louis et Zélie sont un don pour les parents. Ministres de l'amour et de la vie, ils ont engendré de nombreux enfants pour le Seigneur. Parmi ces enfants, nous admirons particulièrement Thérèse, chef d'œuvre de la grâce de Dieu mais aussi chef d'œuvre de leur amour envers la vie et les enfants. Louis et Zélie sont un don pour tous ceux qui ont perdu un conjoint. Le veuvage est toujours une condition difficile à accepter. Louis a vécu la perte de sa femme avec foi et générosité, préférant, à ses attraits personnels, le bien de ses enfants. Louis et Zélie sont un don pour ceux qui affrontent la maladie et la mort. Zélie est morte d'un cancer, Louis a terminé son existence, éprouvé par une artériosclérose cérébrale. Dans notre monde qui cherche à occulter la mort, ils nous enseignent à la regarder en face, en s'abandonnant à Dieu.

 

 

7. Modèle exemplaire de foyer missionnaire

Enfin je rends grâce à Dieu, en cette 82ème Journée Mondiale des Missions, car Louis et Zélie sont un modèle exemplaire de foyer missionnaire. Voilà la raison pour laquelle le Saint Père a voulu que la béatification se réalise en cette journée si chère à l'Eglise Universelle, comme pour unir les maîtres Louis et Zélie à la disciple Thérèse, leur fille, devenue Patronne des Missions et Docteur de l'Église. Les témoignages des enfants Martin au sujet de l'esprit missionnaire qui régnait dans leur foyer sont unanimes et frappants : Mes parents s'intéressaient beaucoup au salut des âmes... Mais l'œuvre d'apostolat la plus connue chez nous était la Propagation de la Foi pour laquelle, chaque année, nos parents faisaient une très belle offrande. C'est encore ce zèle des âmes qui leur faisait tant désirer avoir un fils missionnaire et des filles religieuses. Tout récemment, le Cardinal Dias, Préfet de la Congrégation pour l'Évangélisation des peuples (Propagande Fide) écrivait : Pour un disciple du Christ, annoncer l'Évangile n'est pas une option mais un commandement du Seigneur... Un chrétien doit se considérer en mission (...) pour répandre l'Évangile dans chaque cœur, dans chaque maison, dans chaque culture (Conférence de Lambeth, 23 juillet 2008). Puissent, mes frères, vos familles, vos paroisses, vos communautés religieuses, de Normandie, de France... et du monde entier, être aussi des foyers saints et missionnaire, comme l'a été le foyer des Bienheureux époux Louis et Zélie Martin. Amen

1. Pour aujourd'hui, nous avons choisi le thème de la « paternité et de la maternité responsables » à la lumière de la Constitution Gaudium et Spes et de l'Encyclique Humanæ vitæ. Dans l'examen du sujet, la Constitution conciliaire se limite à rappeler les principes fondamentaux; en revanche le document pontifical va au-delà, leur donnant un contenu plus concret. Voici ce que dit le texte conciliaire : « ... Lorsqu'il s'agit de mettre en accord l'amour conjugal avec la transmission responsable de la vie, la moralité du comportement ne dépend donc pas de la seule sincérité de l'intention et de la seule appréciation des motifs; mais elle doit être déterminée selon les critères objectifs, tirés de la nature même de la personne et de ses actes, critères qui respectent, dans un contexte d'amour véritable, la signification d'un don réciproque et d'une procréation à la mesure de l'homme; chose impossible si la vertu de chasteté conjugale n'est pas pratiquée d'un cœur loyal. » (Gaudium et spes, 51, § 3.) Et le Concile ajoute : « En ce qui concerne la régulation des naissances, il n'est pas permis aux enfants de l'Église, fidèles à ces principes, d'emprunter des voies que le magistère désapprouve. » (Gaudium et spes, 51, § 3.)

 

2. Avant le passage cité (cf. GS 50), le Concile enseigne que les époux doivent « s'acquitter de leur charge en toute responsabilité humaine et chrétienne et dans un respect plein de docilité à l'égard de Dieu » (Gaudium et spes, 50, § 2). Ce qui veut dire que « d'un commun accord et d'un commun effort, ils se formeront un jugement droit : ils prendront en considération à la fois et leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître; ils discerneront les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation ; ils tiendront compte enfin du bien de la communauté familiale, des besoins de la société temporelle et de l'Église elle-même » (Gaudium et spes, 50). Suivent des paroles particulièrement importantes pour déterminer avec une plus grande précision le caractère moral de la « paternité et de la maternité responsables ». Nous lisons : « Ce jugement, ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l'arrêter devant Dieu. » (Gaudium et spes, 50.) Et le texte poursuit : « Dans leur manière d'agir, que les époux chrétiens sachent bien qu'ils ne peuvent pas se conduire à leur guise, mais qu'ils ont l'obligation de toujours suivre leur conscience, une conscience qui doit se conformer à la Loi Divine; et qu'ils demeurent dociles au magistère de l'Église, interprète autorisé de cette Loi à la lumière de l'Évangile. Cette Loi Divine manifeste la pleine signification de l'amour conjugal, elle le protège et le conduit à son achèvement vraiment humain. » (Gaudium et spes, 50.)

 

3. En se limitant à rappeler les conditions nécessaires de la « paternité et de la maternité responsables », la Constitution conciliaire les a relevées de manière univoque en précisant les éléments qui constituent cette paternité et maternité, c'est-à-dire le jugement mûr de la conscience personnelle conforme à la loi divine, authentiquement interprétée par le magistère de l'Église.

 

4. L'Encyclique Humanæ vitæ, en se basant sur les mêmes principes et conditions et en allant plus loin, offre des indications concrètes. On s'en rend immédiatement compte devant la manière de définir la « paternité responsable » (Humanæ vitæ, 10). Paul VI s'efforce de préciser ce concept en recourant à ses différents aspects et en éliminant d'avance sa réduction à un des aspects « partiels », comme le font ceux qui parlent uniquement de contrôle des naissances. En effet, dès le début, c'est une conception intégrale de l'homme (cf. Humanæ vitæ, 7) et de l'amour conjugal (cf. Ibid 8 ; 9) qui guide Paul VI dans son argumentation.

 

5. On peut, pour parler de responsabilité dans l'exercice de la fonction paternelle et maternelle, la considérer sous divers aspects. C'est ainsi que Paul VI écrit : « Par rapport aux processus biologiques, paternité responsable signifie connaissance et respect de leurs fonctions ; l'intelligence découvre dans le pouvoir de donner la vie des lois biologiques qui font partie de la personne humaine. » (Humanæ vitæ, 10.) Puis, quand il s'agit de la dimension psychologique des « tendances de l'instinct et des passions, la paternité responsable signifie la nécessaire maîtrise que la raison et la volonté doivent exercer sur elles » (Ibid. 10). En considérant les aspects interpersonnels mentionnés ci-dessus et en y joignant « les conditions économiques et sociales », il faut reconnaître que « la paternité responsable s'exerce en vertu soit d'une délibération pondérée et généreuse, soit d'une décision - prise pour de graves motifs et respectueuse de la loi morale - d'éviter temporairement et également, pour un temps indéterminé, une nouvelle naissance » (Humanæ vitæ, 10). Il en résulte que, dans le concept de « paternité responsable », est contenue la décision non seulement d'éviter « une nouvelle naissance », mais aussi de faire croître la famille selon des critères de prudence. Sous cette lumière, dans laquelle il faut examiner et résoudre la question de « la paternité responsable », reste toujours fondamental « l'ordre moral objectif que Dieu a établi et dont la conscience droite est toujours la fidèle interprète ». (Humanæ vitæ, 10.)

 

6. C'est dans ce cadre que les époux doivent accomplir « leurs propres devoirs envers Dieu, envers eux-mêmes, envers la famille et envers la société, selon une juste hiérarchie des valeurs » (Humanæ vitæ, 10). On ne saurait donc parler ici « d'agir selon son propre arbitre ». Au contraire, les époux doivent « conformer leur conduite aux intentions créatrices de Dieu ». (Ibid, 10.) A partir de ce principe, l'encyclique base son argumentation sur la « structure intime de l'acte conjugal » et sur la « connexion inséparable des deux significations de l'acte conjugal » (cf. Humanæ vitæ, 12); nous en avons déjà fait état précédemment. Le principe relatif à la morale conjugale est donc la fidélité au plan divin manifesté dans « l'intime structure de l'acte conjugal » et dans « la connexion inséparable des deux significations de l'acte conjugal ».

 

Audience générale de Jean-Paul II, le 1er août 1984 (DC 1984 p. 888)

« L’horloger et la dentellière. On dirait le titre d’un roman feuilleton de la fin du XIXe siècle, mais c’est une histoire vraie. L’histoire de deux époux qui seront bientôt élevés à l’honneur des autels. Ce sera le second cas après celui des époux Beltrame Quattrocchi, béatifiés en 2001 par Jean Paul II. Mais pour Louis et Zélie Martin l’événement pourrait avoir un retentissement beaucoup plus vaste. Il s’agit des parents de la sainte que Pie X a appelée « la plus grande sainte des temps modernes », de la petite Thérèse de l’Enfant-Jésus. Leur cause, qui a été ouverte en 1957, est désormais arrivée à sa conclusion. En 1994 déjà, le pape Jean Paul II avait déclaré l’héroïcité des vertus d’un père et d’une mère « plus dignes du Ciel que de la terre », comme l’avait écrit Thérèse dans l’une de ses dernières lettres. Mais cela fait seulement deux mois que le Conseil médical a reconnu le premier miracle attribué à leur intercession, à savoir la guérison soudaine, en juin 2002, à l’Hôpital San Gerardo de Monza du petit Pietro Schilirò, qui venait de naître avec une forme d’insuffisance pulmonaire jugée très grave et irréversible. Le 3 juillet, le Pape Benoît XVI a approuvé le miracle et, il y a quelques jours seulement, le 12 juillet, le cardinal Saraiva Martins, préfet émérite de la Congrégation pour les Causes des Saints, a annoncé dans une Conférence qu’il a tenue à la paroisse de Notre-Dame d’Alençon, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de leur mariage, que la béatification des époux Martin aura lieu le 19 octobre, Journée Missionnaire Mondiale, dans la basilique de Lisieux, près de laquelle sont enterrés les parents de Thérèse.

 

 

 

 

Louis Martin, horloger et bijoutier de profession, avait eu l’intention dans sa jeunesse de se faire moine mais, ne sachant pas le latin, il n’avait pu, en 1845, entrer au monastère du Grand Saint Bernard. De son côté, Zélie, dont le désir avait été d’entrer chez les Sœurs de la Charité qui géraient l’Hôpital Neuf d’Alençon, sa ville, avait vu, pour une raison inconnue, sa demande refusée. Elle s’était alors orientée vers le mariage. La première rencontre avec Louis eut lieu sur le pont Saint Léonard. La jeune fille si habile dans l’exécution du délicat “point d’Alençon” entendit distinctement, alors que Louis passait devant elle, une voix intérieure qui lui disait: « C’est l’homme que j’ai préparé pour toi ». C’étaient les jours de grâce durant lesquels la Vierge, à laquelle Zélie s’était adressée, souriait à la petite Bernadette Soubirous dans la grotte de Massabielle. Le mariage eut lieu dans l’église paroissiale d’Alençon après quelques mois de fiançailles, le 13 juillet 1858, trois jours avant la dernière apparition de Lourdes. Ce prélude mis à part, la vie des deux époux se déroula pendant dix-neuf ans – c’est-à-dire la durée de leur mariage – dans la quotidienneté d’une famille comme les autres, une famille aisée dans laquelle la journée était presque totalement consacrée au travail et à l’éducation des enfants. Seule marque distinctive, les deux époux vivaient en chrétiens les devoirs de leur état. Ils commençaient chaque journée par la messe, respectaient les lois de l’Église, participaient à la vie de la paroisse, insistaient particulièrement sur le repos du dimanche, se confessaient fréquemment et priaient le « bon Dieu », selon l’expression qu’employait toujours Zélie, de leur envoyer des enfants pour qu’ils pussent les élever « pour le Ciel ». Ils en eurent neuf, ils connurent quatre fois la douleur de la mort prématurée qui n’était malheureusement pas, à l’époque, exceptionnelle et élevèrent avec amour leurs cinq filles qui arrivèrent à l’âge adulte. C’est Thérèse qui naquit la dernière, en janvier 1873. Ses parents ne regrettèrent pas d’avoir accueilli de bon cœur les enfants que Dieu avait voulu leur donner. Zélie écrit en effet à sa belle sœur qui venait d’avoir eu la douleur de perdre elle aussi un enfant à sa naissance : « Je suis dans la désolation, j’ai le cœur aussi serré que lorsque j’ai perdu mes enfants […] et, cependant, le bon Dieu vous a encore accordé une grande grâce, puisqu’il [l’enfant] a eu le temps de recevoir le baptême […]. Quand on voit un enfant en danger, c’est toujours par là que l’on commence […]. Quand je fermais les yeux de mes chers petits enfants […], j’éprouvais bien de la douleur, mais […] je ne regrettais pas les peines et les soucis que j’avais endurés pour eux. Plusieurs me disaient : “Il vaudrait beaucoup mieux ne les avoir jamais eus”. Je ne pouvais supporter ce langage. Je ne trouvais pas que les peines et les soucis pouvaient être mis en balance avec le bonheur éternel de mes enfants ». Le plus grand témoignage concernant la sainteté de ses parents vient des écrits de Thérèse qui eut la grâce d’apprendre très tôt, en les regardant, la confiance en Dieu. Elle n’a gardé que peu de souvenirs de Zélie : sa mère mourut en effet d’une tumeur au sein en 1877, alors qu’elle était encore très jeune. Mais les lettres de sa mère sont pleines de références à son enfance vive et joyeuse : « La petite Thérèse est parfois vraiment amusante », écrit-elle en 1876 à sa seconde fille, Pauline, qui est alors en pension : « L’autre jour, elle me demandait si elle irait au ciel. Oui, si tu es bien sage, lui ai-je répondu. “Ah ! maman, reprit-elle alors, si je n’étais pas mignonne, j’irais donc en enfer ? Mais, moi, je sais bien ce que je ferais : je m’envolerais avec toi qui serais au Ciel, puis tu me tiendrais bien fort dans tes bras. Comment le bon Dieu ferait-il pour me prendre ?”. J’ai bien vu dans son regard qu’elle était persuadée que le bon Dieu ne lui pouvait rien, si elle était dans les bras de sa mère ». Dans cette famille, la prière et la confiance en Dieu n’étaient pas seulement recommandées. Elles étaient vécues quotidiennement et les cinq filles respirèrent un air dans lequel l’extraordinaire pouvoir formateur de la prière était la méthode naturellement apprise à chaque pas. « Chez nous », rappelait dans sa vieillesse Céline, l’avant-dernière fille, la compagne de jeux et l’“amie de cœur” de Thérèse, « l’éducation avait comme principal levier la piété. Il y avait toute une liturgie du foyer: prière du soir en famille, mois de Marie, offices du dimanche, lectures pieuses de la veillée. Ma mère me prenait sur ses genoux pour m’aider à préparer mes confessions, et c’était justement à la confiance de ses filles qu’elle faisait toujours appel ». Comme elle apprit vite, Thérèse, avec cette méthode ! Au moment où elle faisait ses premiers pas, raconte sa mère, il lui était difficile de monter l’escalier de la maison. Alors elle se mettait sur la première marche et elle criait : « Maman ! », et elle ne bougeait pas de là tant que sa mère ne lui avait pas répondu : « Oui ! ma petite fille ! ». C’est alors seulement qu’elle levait le pied et surmontait l’obstacle. « Il y avait besoin d’une invocation et d’une réponse d’encouragement pour chaque marche », observe le père Antoine Sicari lorsqu’il commente cet épisode. Et il ajoute : « Plus tard, Thérèse, une fois devenue éducatrice de jeunes novices, leur enseignera qu’il n’y a pas de meilleure méthode pour apprendre à monter vers Dieu que de l’appeler à chaque pas ». Et c’est ce que faisait Zélie devant les difficultés du travail, les maladies des enfants, les contretemps quotidiens, les problèmes que lui donna pendant de nombreuses années la troisième fille, Léonie, une jeune fille fermée, introvertie, rebelle, un peu lente dans l’apprentissage, avec laquelle Zélie n’obtiendra quelque succès qu’à la fin de sa vie. Zélie, dans les joies et les douleurs de la vie, savait qu’elle était protégée et aimée et cette certitude se communiquait comme par osmose au cœur de ses filles : « Mademoiselle X », écrit-elle à Pauline, « est venue me donner de tes nouvelles; […] elle m’a dit que tu avais beaucoup grandi et cela m’a fait bien plaisir. C’est une bien bonne personne que cette demoiselle, c’est dommage qu’elle ait des idées si libérales. Je crois qu’un jour elle changera d’avis, car elle est trop charitable pour que le bon Dieu permette qu’elle ait toujours un voile aussi épais sur les yeux. Son frère nous disait l’autre jour que “Dieu ne s’occupait pas de nous”; il le verra si le bon Dieu ne s’en occupe pas et je crois que ce sera bientôt ! Cela me fait du chagrin que de si bons amis aient de pareils sentiments. Moi, je sais que le bon Dieu s’occupe de moi, je m’en suis aperçue déjà bien des fois dans ma vie, et combien j’ai de souvenirs à ce sujet, qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire ». Cette attitude conduira Zélie à accueillir la nouvelle de sa grave maladie, à quarante-cinq ans et avec cinq filles à élever, sans céder au désespoir : « Le bon Dieu me fait la grâce de ne point m’effrayer; je suis très tranquille, je me trouve presque heureuse, je ne changerais pas mon sort pour n’importe lequel. Si le bon Dieu veut me guérir, je serai très contente, car, dans le fond, je désire vivre : il m’en coûte de quitter mon mari et mes enfants. Mais, d’autre part, je me dis : “Si je ne guéris pas, c’est qu’il leur sera peut-être plus utile que je m’en aille…”. En attendant, je vais faire tout mon possible pour obtenir un miracle : je compte sur le pèlerinage de Lourdes; mais si je ne suis pas guérie, je tâcherai de chanter tout de même au retour ». Zélie n’obtint pas la grâce tant attendue de la guérison. Ainsi Louis dut-il, à cinquante-quatre ans, assumer seul la charge de la maison à un moment où l’aînée, Marie, avait dix-sept ans et la plus petite, Thérèse, à peine quatre ans et demi. Aussi décida-t-il d’aller vivre à Lisieux, où habitait le frère de Zélie, Isidore, et d’offrir à ses filles le soutien maternel de sa belle sœur, Céline Fournet, amie et confidente de sa femme. Le souvenir de ces années est extraordinairement vif chez Thérèse qui, étant la plus petite et la dernière, reçut de son père un amour tout particulier : c’est à elle qu’étaient dédiés la promenade du soir avec la visite au Saint-Sacrement, les après-midi passés à pêcher sur la rive du fleuve, le dernier baiser après la prière du soir devant la statue de la Vierge apportée d’Alençon et si chère à Zélie et à Louis. C’est ainsi que le cœur de Thérèse s’ouvrit à nouveau; elle surmonta peu à peu la douleur de la mort de sa mère, douleur qui l’avait rendue initialement plus fragile, encline aux larmes et à la mélancolie, et découvrit dans les yeux de son père un amour qui renvoyait naturellement à Dieu et se réalisait dans la charité : « Pendant les promenades que je faisais avec papa, il aimait à me faire porter l’aumône aux pauvres que nous rencontrions; un jour nous en vîmes un qui se traînait péniblement sur des béquilles, je m’approchai pour lui donner un sou, mais ne se trouvant pas assez pauvre pour recevoir l’aumône, il me regarda en souriant tristement et refusa de prendre ce que je lui offrais. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur, j’aurais voulu le consoler, le soulager. Papa venait de m’acheter un gâteau, j’avais bien envie de le lui donner mais je n’osai pas. Cependant je voulais lui donner quelque chose qu’il ne puisse me refuser, car je sentais pour lui une sympathie très grande. Alors je me rappelai avoir entendu dire que le jour de la première communion on obtenait tout ce qu’on demandait. Cette pensée me consola et bien que je n’eusse encore que six ans, je me dis : “Je prierai pour mon pauvre le jour de ma première communion”. Je tins ma promesse cinq ans plus tard et j’espère que le bon Dieu exauça la prière qu’Il m’avait inspirée de Lui adresser pour un de ses membres souffrants ». Nous ne pouvons pas ne pas parler dans ces pages de l’Histoire d’une âme dans laquelle on trouve réfléchie la grandeur de Louis, son état de grâce qui lui permit de former, moins par les paroles que par l’exemple, cet esprit de confiance en Dieu qui caractérise fortement Thérèse : « Les fêtes ! ah ! que ce mot rappelle de souvenirs ! Les fêtes, je les aimais tant ! J’aimais surtout les processions du Saint-Sacrement. Les fêtes ! ah ! si les grandes étaient rares, chaque semaine en ramenait une bien chère à mon cœur : Le Dimanche ! Quelle journée que celle du Dimanche ! C’était la fête du Bon Dieu, la fête du repos. Toute la famille partait à la Messe. Tout le long du chemin et même dans l’église, la petite “Reine à Papa” lui donnait la main, sa place était à côté de lui et quand nous étions obligés de descendre pour le sermon il fallait trouver encore deux chaises l’une auprès de l’autre. Ce n’était pas bien difficile, tout le monde avait l’air de trouver cela si gentil de voir un si beau vieillard avec une si petite fille que les personnes se dérangeaient pour donner leurs places. Quand le prédicateur parlait de sainte Thérèse, papa se penchait et me disait tout bas : “Écoute bien, ma petite reine, on parle de ta sainte patronne”. J’écoutais bien en effet, mais je regardais papa plus souvent que le prédicateur, sa belle figure me disait tant de choses ! Parfois ses yeux se remplissaient de larmes qu’il s’efforçait en vain de retenir…». Thérèse insiste surtout sur le verbe regarder quand elle parle de son père : « Que pourrai-je dire des veillées d’hiver, surtout de celles du Dimanche ? Ah ! qu’il m’était doux après la partie de dames de m’asseoir avec Céline sur les genoux de Papa ! Ensuite nous montions pour faire la prière en commun et la petite reine était toute seule auprès de son Roi, n’ayant qu’à le regarder pour savoir comment prient les saints...». Il faut dire que Thérèse ne se sentit jamais une sainte mais qu’elle s’était toujours sentie fille de saints. Voici ce qu’elle dit dans une lettre qu’elle envoie à son père à une époque où elle est déjà au Carmel: « Quand je pense à toi, je pense naturellement au bon Dieu ». Il revint ainsi à Louis, entre 1882 et 1887, d’accompagner trois de ses cinq filles à la porte du Carmel de Lisieux : Pauline, la mère adoptive de Thérèse, y entra la première; Marie, l’aînée, quatre ans plus tard; Thérèse, enfin, ce qui représenta pour son père le sacrifice le plus grand, un an après. Elle avait obtenu la permission spéciale de prendre l’habit des carmélites à quinze ans. À cette occasion l’un de ses amis disait à son père : « Abraham n’a pas à vous en remontrer; vous auriez fait comme lui si le bon Dieu vous avait demandé de sacrifier votre petite Reine ». Il repartit aussitôt : « Oui, mais je l’avoue, j’aurais levé lentement mon glaive, espérant l’ange et le bélier ». Et pourtant c’était de lui que ses filles avaient appris comment trouver dans la vie « la part la meilleure qui ne sera pas enlevée ». En 1885, il partit pour ce qui allait être son dernier pèlerinage. Il se rendit en Terre Sainte, fidèle à une tradition qui lui était chère. Sa femme et ses filles l’avaient souvent vu partir, bâton en main, pour Chartres, ou aller à Paris pour prier au sanctuaire de Notre-Dame-des-Victoires. En cette dernière occasion, il avait écrit de Constantinople à Marie : « Finalement, ma Marie, ma grande, ma première, continue à conduire ton petit bataillon du mieux que tu peux et sois plus raisonnable que ton vieux père, qui en a déjà assez de toutes les beautés qui l’entourent et qui rêve du Ciel et de l’infini ». Il faisait ainsi écho à ce que Zélie avait écrit à sa belle sœur quand elle était désormais consciente de la gravité de son mal : « Voilà donc encore passée une année… Pour moi, je ne le regrette pas, j’attends avec impatience la fin de la prochaine : je n’ai cependant guère sujet de me réjouir de voir le temps s’avancer, mais je suis comme les enfants qui ne s’inquiètent pas du lendemain, j’espère toujours du bonheur ». Dans les dernières années de sa vie, après avoir offert à Dieu toutes ses filles – Léonie et Céline entreront elles aussi au couvent après sa mort – il dut affronter l’épreuve la plus difficile : une maladie pénible qui lui fit perdre lentement ses facultés mentales et l’amena à être interné dans le sanatorium de Caen. Dans ses moments de lucidité qui alternaient avec de longues crises, il cherchait à tout offrir au bon Dieu, acceptant par amour, lui qui avait toujours été très actif et entreprenant, cet état douloureux : « J’avais toujours été habitué à commander et je me vois réduit à obéir, c’est dur. Mais je sais pourquoi le bon Dieu m’a donné cette épreuve : je n’avais jamais eu d’humiliation dans ma vie, il m’en fallait une ». Quand il s’éteignit, en 1894. Thérèse écrivit : « La mort de papa ne me fait pas l’effet d’une mort mais d’une vraie vie. Je le retrouve après six ans d’absence, je le sens autour de moi, qui me regarde et me protège ». La sainteté de ses parents n’a peut-être pas le caractère extraordinaire de celle de Thérèse, mais pour comprendre combien celle-ci est redevable à ses parents, il suffit de lire le témoignage d’un ami de Louis, Christophe Desroziers, qui, en 1899, après avoir lu la première édition de l’Histoire d’une âme, écrivait : « Ce n’est pas sans une vive émotion que j’ai trouvé là le portrait physique et moral de ce cher Louis, un des hommes que j’ai le plus aimé sur la terre. Je n’ai jamais rencontré de cœur plus haut ni d’âme plus généreuse et c’est certainement de lui que sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus tient la noblesse de ses sentiments ».

 

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1. Nous reprenons les réflexions qui visent à rattacher l'encyclique Humanæ vitæ à la théologie du corps dans son ensemble. L'auteur de l'encyclique ne se limite pas à rappeler la norme morale qui concerne la convivance conjugale et à la reconfirmer face aux nouvelles circonstances. Quand, dans l'exercice de son magistère authentique, Paul VI s'est prononcé dans son encyclique (1968), il avait sous les yeux l'énoncé autorisé du Concile Vatican II contenu dans la Constitution Gaudium et Spes (1965). Non seulement l'encyclique suit la ligne de l'enseignement conciliaire, mais elle constitue également le développement et l'achèvement des problèmes qu'il contient, particulièrement en ce qui concerne le problème de « l'accord de l'amour humain avec le respect de la vie ». A ce sujet, nous lisons dans Gaudium et Spes : « L'Église rappelle qu'il ne peut y avoir de véritable contradiction entre les lois divines qui régissent la transmission de la vie et celles qui favorisent l'authentique amour conjugal. » (n. 51.)

 

2. La Constitution pastorale de Vatican II exclut n'importe quelle « véritable contradiction » dans l'ordre normatif ; ce que Paul VI confirme de son côté en cherchant en même temps à éclairer cette « non-contradiction » et, de cette manière, à motiver sa propre norme morale, en démontrant sa conformité avec la raison. Toutefois, Humanæ vitæ parle moins de la « non-contradiction » dans l'ordre normatif que de la « connexion inséparable » entre la transmission de la vie et l'authentique amour conjugal, du point de vue des « deux significations de l'acte conjugal : la signification unitive et la signification procréatrice » (Humanæ vitæ, n. 12) que nous avons déjà traitées.

 

3. On pourrait s'arrêter longuement sur l'analyse de la norme elle-même; mais le caractère de chacun des deux documents nous entraîne plutôt, au moins indirectement, à des réflexions pastorales. En effet, Gaudium et Spes est une Constitution pastorale et l'encyclique de Paul VI tend, avec sa valeur doctrinale, à avoir la même orientation. Elle veut, en effet, répondre aux interrogations de l'homme contemporain. Ces interrogations sont de caractère démographique et, par conséquent, de caractère social, économique et politique, en relation avec la croissance de la population sur le globe terrestre. Ce sont des interrogations qui partent du domaine des sciences particulières et avec elles vont de pair les interrogations des moralistes contemporains (théologiens-moralistes). Ce sont avant tout les interrogations des époux, qui se trouvent déjà au centre de l'attention de la Constitution conciliaire et que l'encyclique reprend avec toute la précision désirable. Nous y lisons, en effet : « Étant donné les conditions de la vie actuelle et considérant la signification que les relations conjugales ont pour l'harmonie entre les époux et pour leur mutuelle fidélité, une révision des normes éthiques jusqu'à présent en vigueur ne serait-elle pas indiquée, surtout si l'on considère qu’elles ne peuvent être observées sans sacrifices, parfois héroïques ? » (Humanæ vitæ, 3.)

 

4. Cette formulation montre à l'évidence avec quelle sollicitude l'auteur de l'encyclique cherche à affronter dans toute leur portée les interrogations de l'homme contemporain. L'importance de ces interrogations suppose une réponse proportionnellement pondérée et profonde. Si donc, d'une part, il est juste de s'attendre à ce que la norme soit traitée de manière incisive, il est également juste de s'attendre à ce qu'un non moindre poids soit donné aux arguments pastoraux concernant plus directement la vie des hommes concrets, de ceux précisément qui posent les questions que nous avons mentionnées au début. Ces hommes, Paul VI les a toujours eus sous les yeux. C'est ce qu'exprime, entre autres, le passage suivant d'Humanæ vitæ : « La doctrine de l'Église sur la régulation des naissances, qui proclame la loi divine, pourra sembler à certains difficile ou même impossible à observer. Et certes, comme toutes les grandes et bénéfiques réalités, elle requiert un sérieux engagement et de nombreux efforts, individuels, familiaux et sociaux. Et même elle serait irréalisable sans l'aide de Dieu qui soutient et corrobore la bonne volonté des hommes. Mais à qui réfléchit bien, ces efforts ne manqueront pas de se révéler ennoblissants pour l'homme et bénéfiques pour la société humaine. » (Humanæ vitæ, n. 20.)

 

5. A ce point-là, on ne parle plus de la « non-contradiction normative », mais de la « possibilité de l'observance de la loi divine », c'est-à-dire d'un sujet, au moins indirectement, pastoral. Le fait que la loi doit être d'une « possible » réalisation appartient à la nature même de la loi et se trouve donc contenu dans le cadre de la « non-contradiction normative ». Toutefois, la « possibilité » de la norme - comprise comme réalisable - appartient également au domaine pratique et pastoral. C'est précisément à ce point de vue que se place Paul VI dans le texte précité.

 

6. On peut ici ajouter une considération : le fait que tout l'arrière-plan biblique, dénommé « théologie du corps » nous offre - même indirectement - la confirmation de la vérité de la norme morale contenue dans Humanæ vitæ, nous prépare à considérer plus à fond les aspects pratiques et pastoraux du problème dans son ensemble. Les prémisses et principes généraux de la « théologie du corps » n'étaient-ils pas toutes et tous puisés dans les réponses que le Christ a données aux questions de ses interlocuteurs concrets ? Et les textes de Paul - comme par exemple ceux de l'Épître aux Corinthiens - ne forment-ils pas un petit manuel concernant les problèmes de la vie morale des premiers disciples du Christ ? Dans ces textes nous trouvons à coup sûr cette « règle de compréhension » qui semble tellement indispensable pour faire face aux problèmes dont traite Humanæ vitæ, règle qui est présente dans cette encyclique. Ceux qui estiment que le Concile Vatican II et l'encyclique de Paul VI ne tiennent pas suffisamment compte des difficultés présentes dans la vie concrète ne comprennent pas les préoccupations pastorales qui furent à l'origine de ces documents. « Préoccupation pastorale » signifie recherche du vrai bien de l'homme, promotion des valeurs que Dieu a imprimées dans sa personne ; elle signifie donc réalisation de cette « règle de compréhension » qui vise à découvrir toujours plus clairement le dessein de Dieu au sujet de l'amour humain, dans la certitude que l'unique et vrai bien de la personne humaine consiste dans la réalisation de ce dessein divin. On peut dire que c'est précisément au nom de la « règle de compréhension » précitée que le Concile a posé la question de l' « accord de l'amour conjugal avec le respect de la vie » (Gaudium et spes, n. 51); et, par la suite, l'encyclique Humanæ vitæ a non seulement rappelé les normes morales d'application obligatoires dans ce domaine, mais, en outre, elle s'occupe largement du problème de « la possibilité de l'observance de la loi divine ». Les présentes réflexions sur le caractère du document Humanæ vitæ nous préparent à considérer par la suite le problème de la « paternité responsable ».

 

Audience générale de Jean-Paul II, le 25 juillet 1984 (DC 1984 p. 887)

1. On lit dans l'Encyclique Humanæ Vitæ : « Quand elle rappelle les hommes à l'observance des normes de la loi naturelle interprétée par sa doctrine constante, l'Église enseigne que n'importe quel acte conjugal doit rester de lui-même ouvert à la transmission de la vie. » (Humanæ Vitæ, 11.). Ce texte considère en même temps et met même en relief la dimension subjective et psychologique quand il fait état de « la signification » ou, plus exactement, des « deux significations de l'acte conjugal ». La « signification » naît dans la conscience avec la relecture de la vérité (ontologique) de l'objet. Par cette relecture, la vérité (ontologique) entre pour ainsi dire dans la dimension cognitive : subjective et psychologique. L'encyclique Humanæ Vitæ semble attirer particulièrement l'attention sur cette dernière dimension. Ceci est également confirmé indirectement, entre autres, par la phrase suivante : « Nous pensons que les hommes de notre époque sont particulièrement en mesure de saisir le caractère profondément raisonnable et humain de ce principe fondamental. » (12.)

 

2. Ce « caractère raisonnable » ne regarde pas seulement la vérité dans sa dimension ontologique ou ce qui correspond à la structure réelle de l'acte conjugal. Il regarde également cette même vérité dans sa dimension subjective et psychologique, c'est-à-dire la correcte compréhension de la structure intime de l'acte conjugal, c'est-à-dire la relecture adéquate des significations qui correspondent à cette structure et de leur connexion inséparable en vue d'une conduite moralement droite. C'est précisément en ceci que consistent la norme morale et, par conséquent, la régularité des actes humains dans le domaine de la sexualité. Nous pouvons dire, en ce sens, que la norme s'identifie avec la relecture dans la vérité du « langage du corps ».

 

3. L'Encyclique Humanæ Vitæ contient la norme morale et sa motivation ou, tout au moins, un approfondissement de ce qui constitue la motivation de la norme. Du reste, comme la norme qui exprime la valeur morale a un caractère d'obligation, il en résulte que les actes conformes à la norme sont moralement droits, les actes contraires sont, à l'inverse, intrinsèquement illicites. L'auteur de l'encyclique souligne qu'une telle norme appartient à la « loi naturelle », c'est-à-dire qu'elle est conforme à la raison comme telle. L'Église enseigne cette norme bien qu'elle ne soit pas exprimée formellement (c'est-à-dire littéralement) dans les Saintes Écritures ; elle le fait dans la conviction que l'interprétation de la loi naturelle est de la compétence du magistère. Nous pouvons toutefois en dire plus. Même si la norme morale, telle qu'elle est formulée dans l'encyclique Humanæ Vitæ, ne se trouve pas littéralement dans la Sainte Écriture, néanmoins, du fait qu'elle est contenue dans la Tradition et - comme l'a écrit le Pape Paul VI - qu'elle a été « maintes fois exposée aux fidèles par le magistère » (Humanæ Vitæ, 12), il résulte que cette norme correspond à l'ensemble de la doctrine révélée contenue dans les sources bibliques (cf. ibid, n. 4).

 

4. Ici, il s'agit non seulement de l'ensemble de la doctrine morale contenue dans la Sainte Écriture, de ses prémisses essentielles et du caractère général de son contenu, mais également de ce complexe plus vaste auquel nous avons déjà consacré de nombreuses analyses en traitant de la « théologie du corps ». C'est précisément avec un si vaste complexe comme toile de fond qu'il devient évident que la norme morale précitée appartient non seulement à la loi morale naturelle, mais aussi à l'ordre moral que Dieu a révélé : de ce point de vue également, elle ne pourrait être différente mais seulement et uniquement telle que la transmettent la tradition et le magistère et, de nos jours, l'encyclique Humanæ Vitæ, comme document contemporain du magistère. Paul VI écrit : « Nous pensons que les hommes de notre temps sont particulièrement en mesure de saisir le caractère profondément raisonnable et humain de ce principe fondamental » (ibid., 12). On peut ajouter : ils sont également en mesure de saisir son caractère profondément conforme à tout ce qui est transmis par la tradition jaillie des sources bibliques. Les bases de cette conformité sont à rechercher particulièrement dans l'anthropologie biblique. D'autre part, on connaît la signification de l'anthropologie pour l'éthique, c'est-à-dire pour la doctrine morale. Il semble parfaitement raisonnable de chercher précisément dans la « théologie du corps » le fondement de la vérité de la norme qui concerne des problèmes d'importance si fondamentale ayant trait à l'homme en tant que corps : « Les deux ne seront qu'une seule chair. » (Gn 2, 24.)

 

5. La norme de l'Encyclique Humanæ Vitæ regarde tous les hommes du fait qu'elle est une norme de la loi naturelle et qu'elle se base sur la conformité avec la raison humaine (lorsque, bien entendu, celle-ci cherche la Vérité). A plus forte raison concerne-t-elle tous les fidèles, membres de l'Église, étant donné que le caractère raisonnable de cette norme trouve indirectement une confirmation et un solide soutien dans l'ensemble de la « théologie du corps ». C'est en nous plaçant à ce point de vue que, dans nos précédentes analyses, nous avons parlé de l' « éthos » de la rédemption du corps. La norme de la loi naturelle, basée sur cet « éthos », trouve non seulement une nouvelle expression mais aussi un plein fondement anthropologique et éthique, soit dans les paroles de l'Évangile, soit dans l'action purificatrice et corroborante de l'Esprit. Toutes les raisons existent pour que chaque chrétien et en particulier chaque théologien relise et comprenne toujours plus profondément dans ce contexte intégral la doctrine morale de l'encyclique. Les réflexions que nous présentons ici depuis longtemps constituent précisément une tentative d'une telle relecture.

 

Audience générale de Jean-Paul II, le 18 juillet 1984 (DC 1984 p. 842)

L’Église a toujours marqué un intérêt particulier pour le mariage et la famille. Après avoir fermement défendu l’indissolubilité du lien matrimonial au cours des siècles lorsqu’il était menacé par des croyances religieuses ou séculières erronées, l’Église a continué à défendre le mariage et la famille aux XIXe et XXe siècles. En discernant les signes des temps, les papes Pie XI dans Casti Connubii (31 décembre 1930) et Paul VI dans Humanae Vitae (25 juillet 1968) ont tous deux réaffirmé la sainteté du mariage et de la famille, en insistant tout spécialement sur ce qui la menace à l’époque moderne, à savoir le contrôle artificiel des naissances…

 

 

 

Le mariage est une institution divine. Pie XI écrit « ce fondement qui doit rester intact et inviolable : le mariage n’a pas été institué ni restauré par les hommes, mais par Dieu ; ce n’est point par les hommes, mais par l’auteur même de la nature et par le restaurateur de la nature, le Christ Notre Seigneur, que le mariage a été muni de ses lois, confirmé, élevé ; par suite, ces lois ne sauraient dépendre en rien des volontés humaines, ni d’aucune convention contraire des époux eux-mêmes » (Casti Connubii, n. 5). Bien entendu, le libre vouloir et le consentement des époux est nécessaire pour que le mariage soit valable, « mais la nature du mariage est absolument soustraite à la liberté de l’homme, en sorte que quiconque l’a une fois contracté se trouve du même coup soumis à ses lois divines et à ses exigences essentielles » (CC, n. 6). Paul VI écrit que le mariage « et une sage institution du Créateur pour réaliser dans l’humanité son dessein d’amour. Par le moyen de la donation personnelle réciproque, qui leur est propre et exclusive, les époux tendent à la communion de leurs êtres en vue d’un mutuel perfectionnement personnel pour collaborer avec Dieu à la génération et à l’éducation de nouvelles vies. De plus, pour les baptisés, le mariage revêt la dignité de signe sacramentel de la grâce, en tant qu’il représente l’union du Christ et de l’Eglise » (HV, n. 8). Citant Saint Augustin (De Genesi ad litteram, livre 9, chap. 7, n. 12), Pie XI identifie les trois biens du mariage comme étant les enfants, la foi conjugale et le sacrement (CC, no. 10). Le premier bien, et le plus grand, est la procréation des enfants (CC, n. 11-18 ; voir Gn 1, 28 et 1 Tm 5, 14). Par la procréation, le mari et la femme coopèrent intimement avec Dieu en assurant la continuité de la race humaine. Ils se chargent d’élever et d’éduquer leurs enfants. En raison de la nature noble du mariage, les nouveaux enfants de Dieu sont confiés aux mains de leurs parents. Le deuxième bien du mariage est la fidélité conjugale (CC, n. 19). Dans le mariage, le mari et la femme sont unis si intimement qu’ils deviennent « une seule chair » (Mt 19, 3-6 et Eph 5, 32 ; cf. Gn 1, 27 et 2, 24). Par la chasteté conjugale et l’exclusivité absolue, le mari et la femme harmonisent toute leur vie dans le soutien mutuel, le don de soi et le service de Dieu (voir 1 Cor 7, 3 ; Eph 5, 25 ; Col 3, 19 ; et CC, n. 20-30). Paul VI écrit à propos du mariage : « C’est ensuite un amour total, c’est-à-dire une forme toute spéciale d’amitié personnelle, par laquelle les époux partagent généreusement toutes choses, sans réserves indues ni calculs égoïstes. Qui aime vraiment son conjoint ne l’aime pas seulement pour ce qu’il reçoit de lui, mais pour lui-même, heureux de pouvoir l’enrichir du don de soi » (HV, n. 9). Le troisième bien du mariage est la dignité sacramentelle. Le Christ a élevé l’institution du mariage contracté entre deux baptisés à la dignité de sacrement, ce qui en fait un instrument de la grâce sanctificatrice et une représentation de l’union du Christ et de son Église (voir CC, n. 31-43 ; et HV, n. 8). Comme l’écrit Saint Paul, citant Gn 2, 24, « Car nul n’a jamais haï sa propre chair ; on la nourrit au contraire et on en prend bien soin. C’est justement ce que le Christ fait pour l’Église ; ne sommes-nous pas les membres de son Corps ? Voici donc que l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair ; ce mystère est de grande portée ; je veux dire qu’il s’applique au Christ et à l’Église » (Eph 5, 29-32). Et Pie XI ajoute : « Par le fait même, par conséquent, que les fidèles donnent ce consentement d’un cœur sincère ils s’ouvrent à eux-mêmes le trésor de la grâce sacramentelle, où ils pourront puiser des forces surnaturelles pour remplir leurs devoirs et leurs tâches fidèlement, saintement, persévéramment jusqu’à la mort » (CC, n. 40 ; cf. HV, n. 8 et 9).

 

Ces trois bénédictions, la procréation des enfants, la fidélité mutuelle et, pour les baptisés, la grâce sacramentelle, sont fondamentales et inséparables dans le mariage. Puisque la question à l’ordre du jour n’était ni la fidélité ni la grâce, Pie XI et Paul VI soulignent la menace que représente le contrôle artificiel des naissances, qui détruit la première bénédiction du mariage. Encore une fois, Pie XI cite une phrase de Saint Augustin : « Même avec la femme légitime, l’acte conjugal devient illicite et honteux dès lors que la conception de l’enfant y est évitée. C’est ce que faisait Onan, fils de Judah, ce pourquoi Dieu l’a mis à mort » (De adulterinis conjugiis, livre 2, n. 12 ; cf. Gen 38, 8-10 ; CC, n. 55 ; HV, n. 11-14).

 

Source

Benoît XVI souligne le sens profond et l'actualité de l'encyclique de Paul VI, Humanae Vitae, à l'occasion des 40 ans de ce document publié le 25 juillet 1968. Le pape a adressé un message au président de l'Institut Jean-Paul II pour les Etudes sur le Mariage et la Famille, Mgr Livio Melina, à l'occasion d'un congrès marquant ce 40e anniversaire, organisé par cet institut et par l'université du Sacré-Cœur.

 

 

 

En donnant naissance à des enfants, l'amour conjugal « non seulement ressemble à l'amour de Dieu », a expliqué le pape, mais « participe » de cet amour. « Toute forme d'amour tend à diffuser la plénitude dont il vit, l'amour conjugal a une façon à lui de se communiquer : engendrer des enfants ». C'est pourquoi, explique le pape, « exclure cette dimension communicative par une action qui vise à empêcher la procréation signifie nier la vérité intime de l'amour sponsal par lequel le don divin se communique ». A distance de 40 ans, on comprend, continue le pape, que « les enfants ne sont plus l'objectif d'un projet humain, mais sont reconnus comme un don authentique, à accueillir avec une attitude de générosité responsable envers Dieu, source première de la vie humaine ». Le pape voit dans ce « grand ‘oui' à la beauté de l'amour » également l'expression de la gratitude des parents lorsqu'ils reçoivent le don d'un enfant et lorsqu'ils savent que sa vie a pour origine un amour aussi grand et aussi accueillant ». Or, aujourd'hui, de nombreux chrétiens ont des difficultés à comprendre le message de l'Eglise, qui défend pourtant, a souligné le pape, « la beauté de l'amour conjugal dans sa manifestation naturelle ». La solution « technique » semble le plus souvent la plus « facile », a fait observer le pape, mais « elle cache en réalité la question de fond qui concerne le sens de la sexualité humaine, et la nécessité d'une maîtrise responsable afin que son exercice puisse devenir l'expression d'un amour personnel ». Ainsi, la technique, fait observer Benoît XVI, « ne peut pas remplacer la maturation de la liberté lorsque ce qui est en jeu c'est l'amour », et même « la raison ne suffit pas : il faut que ce soit le cœur qui voie ». « Seuls les yeux du cœur réussissent à saisir les exigences propres à un grand amour capable d'embrasser la totalité de l'être humain ». Pour ce qui est des circonstances qui conduisent les couples à espacer la naissance des enfants, ou à les suspendre, le pape explique que « la connaissance des rythmes naturels de la fertilité de la femme devient importante pour la vie des conjoints ». Ces méthodes, continue le message, permettent aux couples de « gérer ce que le Créateur a sagement inscrit dans la nature humaine sans troubler la signification intégrale du don sexuel ». Ces méthodes, souligne le pape, « respectent la pleine vérité de l'amour » et requièrent « une maturité dans l'amour qui n'est pas immédiate mais comporte un dialogue et une écoute réciproque et une maîtrise singulière de l'impulsion sexuelle sur un chemin de croissance dans la vertu ». Le pape a salué les instituts qui, comme l'institut international Paul VI, voulu par Jean-Paul II, qui font « progresser la connaissance des méthodes » visant à la fois à « la régulation de la fertilité humaine », et à « surmonter naturellement une infertilité éventuelle ».

 

Dans la ligne de « Donum vitae », de Jean-Paul II, Benoît XVI souligne que beaucoup de chercheurs, « en sauvegardant pleinement la dignité de la procréation humaine », ont atteint des résultats « qui semblaient auparavant inatteignables ». Ainsi, le pape souhaite que la pastorale familiale et matrimoniale de l'Eglise sache aider les couples à comprendre « avec le cœur, le merveilleux dessein que Dieu a inscrit dans le corps humain ». Quant aux époux catholiques, ils sont appelés à être « des témoins crédibles de la beauté de l'amour ».

Mgr Guy Gaucher, carme, est évêque auxiliaire émérite de Bayeux et Lisieux et collaborateur de la Nouvelle Édition du Centenaire des écrits de Thérèse de Lisieux. Il a notamment publié Histoire d’une vie, traduit en vingt et une langues, et Je voudrais parcourir la terre (Cerf, 2000) : Ci-dessous, interview de "Famille Chrétienne" sur la famille Martin :

 

 

 

FC : Les Martin du XIXe siècle peuvent-ils rejoindre les couples chrétiens du XXIe siècle ?

Mgr Gaucher : - René Rémond disait que « l’anachronisme est le péché majeur en Histoire ». Il y a bien évidemment un monde entre nos deux époques. Rappelons, par exemple, que les Martin n’avaient pas l’électricité, donc pas de Frigidaire, de téléphone, de portable, de télévision, ni de voiture à essence. Ils ne payaient pas d’impôt sur le revenu et n’allaient pas au cinéma. Les veillées se passaient à se raconter des histoires, à lire et à jouer ensemble… D’autre part, les incroyables progrès de la médecine nous font oublier aujourd’hui à quel point la mort était présente à cette époque. En huit ans, les Martin vont connaître six décès dont ceux de quatre enfants sur neuf. Imaginez l’inquiétude d’une mère quand survient une quelconque maladie… Cette même mère, d’ailleurs, mourra d’un cancer à 46 ans, après dix-sept ans de mariage. Cette famille est à la fois lointaine et en même temps très proche de nous.

 

 

Louis et Zélie, n’est-ce pas deux vocations religieuses « ratées » qui, à défaut, se consolent en se mariant ?

- Ce ne sont pas des vocations « ratées », mais des chrétiens qui ont voulu donner toute leur vie à Dieu. C’est ce qu’ils ont fait dans le mariage après avoir cru qu’ils étaient appelés à la vie religieuse. Le mariage et la maternité ne furent pas, pour Zélie, des lots de consolation. Elle confessera à sa belle-sœur : « Moi, j’aime les enfants à la folie, j’étais née pour en avoir ! ». Et beaucoup d’hommes aujourd’hui rêveraient de recevoir les lettres aussi tendres que celles qu’elle a adressées à Louis…

 

 

Il y a chez eux une austérité assez peu « médiatique »

- C’est vrai, ils sont considérés comme austères par leur voisinage car ils vont à la messe des ouvriers à 5h30, chaque matin. Ils vivent au rythme de la liturgie et jeûnent durant le Carême. Louis Martin respecte scrupuleusement l’obligation de ne pas travailler le dimanche : contre l’avis de tous et même d’un prêtre, il refuse d’ouvrir son horlogerie-bijouterie ce jour de marché, pourtant le plus rentable… Leur vie est néanmoins bien moins triste que celle de nombre de leurs contemporains : on rit, on joue, on s’amuse bien chez les Martin !

 

 

Pourquoi en a-t-on fait des « bigots rétrécis » ?

- Il y a un péché plus grand que celui de l’anachronisme : c’est l’orgueil de l’homme moderne qui caricature ce qu’il ne comprend pas, et qui ne s’intéresse au passé qu’à la condition que celui-ci lui apporte quelque chose de mesurable. Le critère de la vie chrétienne, ce n’est pas d’abord la prière, c’est la charité concrète. Celle-ci s’est exercée intensément dans le couple, avec les enfants, la famille, les bonnes, les ouvrières, mais aussi les SDF de l’époque. Zélie va se battre pour sauver une petite fille, confiée par une femme très pauvre à de fausses religieuses qui la martyrisent, et elle ira, malgré les calomnies, jusqu’à la police pour que ces femmes soient démasquées. Quant à Louis, il va se décarcasser pour faire rentrer à l’hospice un vieillard qui est à la rue. Lorsqu’il croise, dans la gare d’Alençon, un épileptique que tout le monde fuit, il va jusqu’à mendier pour lui…

 

 

Quelle est leur priorité dans la vie ?

- La sainteté. C’est l’objectif majeur qui éclipse tous les autres. Ce désir les anime tous deux et ils vont le communiquer à leurs enfants. Quand Marie, à 17 ans, veut faire une retraite, sa mère déclare : « L’argent n’est rien quand il s’agit de la sanctification et la perfection d’une âme ». Elle remporte l’accord de son mari d’abord réticent. « Moi aussi, je voudrais bien être une sainte, écrit Zélie, mais je ne sais pas par quel bout commencer ; il y a tant à faire que je me borne au désir ». Elle dit encore : « Je veux devenir une sainte, ce ne sera pas facile, il y a bien à bûcher, le bois est dur comme une pierre. Il eût mieux valu m’y prendre plus tôt, pendant que c’était moins difficile, mais enfin, mieux veut tard que jamais »… Car en plus de l’amour, ils ont de l’humour !

 

 

Comment résumer le secret de leur sainteté ?

- L’unité profonde entre leur vie commune et la vie de l’Esprit en eux. À travers eux, l’Église béatifie l’ordinaire : la vie de tous les jours vécue dans l’absolu du don. Ce ne sont pas des héros de vertu mais des persévérants du quotidien. Ce qui est homogène avec la spiritualité de leur fille. À la différence que celle-ci va emprunter un « ascenseur » pour gagner le cœur de Dieu, et eux un escalier, pas à pas, jour après jour…

 

 

La sainteté, c’est une histoire de famille ?

- Comme l’a écrit le Père Piat, à qui l’on doit la première biographie des Martin : « La nature ne fait pas de bonds. Pour faire émerger un sommet de sainteté, Dieu travaille et soulève toute une chaîne de générations ». Cette béatification souligne l’importance de la famille au sens large dans la germination de la sainteté. La petite Thérèse n’est en effet pas tombée du ciel : elle le « produit » d’une génération de chrétiens qui voulaient être des saints, d’un humus de foi. Là, on retrouve pleinement Vatican II et la vocation à la sainteté de tous les baptisés.

 

 

Louis et Zélie ont néanmoins fait des gaffes dans leur « boulot » de parents…

- Bien sûr ! Comme tous les parents. Et parfois, de grosses erreurs psychologiques, notamment avec Léonie, l’enfant difficile, qui ne trouvait pas sa place, coincée au milieu de ses sœurs. Aujourd’hui, on l’emmènerait chez le psychiatre ! Mais Dieu compose avec nos blessures et nos erreurs de parents. Le signe en est que Léonie me paraît bien partie pour suivre sa petite sœur sur les autels… Sa tombe est de plus en plus vénérée à la Visitation de Caen.

 

 

Léonie, c’était le vilain petit canard ?

- Oui, on l’appelait d’ailleurs la « pauvre Léonie »… Un an avant sa mort, Zélie écrit : « Quant à Léonie, Dieu seul peut la changer ». Léonie n’a pas perdu la foi – les Martin n’ont pas connu cette épreuve – mais elle ne s’est convertie en profondeur que bien après la mort de sa mère, grâce à la petite voie d’abandon de sa sœur Thérèse qui lui fait comprendre que Dieu l’aime comme elle est, et qu’il ne lui demande « qu’un regard, un soupir d’amour ». Louis et Zélie témoignent avec Léonie que l’échec d’éducation et la souffrance qui l’accompagne ont leur place dans le chemin de sainteté des parents chrétiens. On a trop placé la perfection là où elle n’avait pas à être : ce n’est pas l’éducation qui doit être parfaite, c’est l’amour des éducateurs. C’est-à-dire : confiant, espérant et persévérant.

 

 

Pourquoi l’Église a-t-elle attendu vingt siècles pour béatifier des couples ?

- Avant, c’est vrai, il valait mieux être religieuse ou prêtre pour prétendre « grimper » sur les autels… On se mariait quand on ne pouvait faire mieux ! Il y a eu de nombreux couples saints depuis deux mille ans, mais que la sainteté conjugale soit officiellement reconnue et « promue », c’est effectivement très récent. Nous vivons actuellement une révolution quant à la spiritualité conjugale, grâce à Vatican II, au Père Caffarel, l’Anneau d’or, les Équipes Notre-Dame… et toute la « théologie du corps » de Jean-Paul II, un géant en ce domaine, qui réaffirme finalement : l’amour du couple est à l’image de l’amour du Christ pour l’Église, et il est saint !

 

 

Les Martin seraient-ils béatifiés aujourd’hui sans la correspondance familiale ?

- Je ne sais pas… Cela pose une sacrée question, car l’Histoire se fait beaucoup avec la correspondance. Or on n’écrit plus aujourd’hui : on téléphone, on s’envoie un mail express ou un SMS. Que restera-t-il de tout cela comme document pour l’avenir ?

 

 

Faut-il souffrir pour être saint ?

- Au risque d’être brutal, je vais répondre oui. Quoiqu’il en soit, tout le monde souffre sur cette planète. Mais le chrétien peut souffrir autrement, avec le Christ. Il est mort pour nous et le chrétien peut s’unir à sa Passion. Ce n’est pas la souffrance qui prime, c’est l’amour. Or l’amour vrai est toujours crucifié. C’est parfois aujourd’hui se condamner à être seul et incompris que d’affirmer cela. Mais on ne va pas au Paradis en Ferrari…

 

Article extrait de "Famille Chrétienne" N°1596-1597 - Luc Adrian

Pour la seconde fois dans l’histoire de l’Église, un couple sera béatifié, le 19 octobre, à Lisieux. Louis et Zélie Martin ne seront pas honorés parce qu’ils sont les parents de Sainte Thérèse, mais parce qu’ils ont préfiguré ce que leur fille a vécu, en donnant tout et en se donnant eux-mêmes. Pietro Schiliro est sagement assis sur les genoux de son père, au premier rang. Il vient de Monza, en Italie. Il a 6 ans. C’est un garçon fin, d’apparence sage, avec des lèvres ourlées en forme de cœur. [...] La basilique de Lisieux est comble, en ce 13 juillet, pour la grand-messe de 10h30. [...] De temps à autre, des pèlerins jettent un regard curieux vers le jeune Italien. « C’est l’enfant du miracle », murmurent-ils. Si Pietro Schiliro ne saisit pas un mot de l’homélie du cardinal José Saraiva Martins, préfet émérite de la Congrégation pour la cause des saints, il sait très bien en revanche que le monsieur et la dame, dont les portraits en noir et blanc sont accrochés de part et d’autre du grand autel, ont une place mystérieuse dans sa vie. La femme a l’air un peu sévère avec ses cheveux tirés, sa raie au milieu, ses yeux noirs teintés de mélancolie, son nez fin, et son col blanc boutonné ; l’homme, prestance d’officier, a un large front, un visage doux qui se venge d’une calvitie lunaire par une barbe courte que souligne sa lavalière. En cette veille de fête nationale, trois mille personnes célèbrent les 150 ans de mariage de deux défunts : Zélie (1831-1877) et Louis (1823-1894) Martin. Des noces de Ciel ? Des noces trois fois d’or ? Des « noces de granit », selon le mot de Mgr Jean-Claude Boulanger, évêque de Sées ? Ils se marièrent à minuit le 12 juillet 1858, après s’être rencontrés sur le pont d’Alençon (Orne) – on y danse, on s’y fiance. Ils furent heureux, non sans larmes. Ils eurent beaucoup d’enfants : neuf au total, dont quatre moururent en bas âge. Les cinq survivantes – que des filles ! – entrèrent au couvent. Louis et Zélie seraient sans doute demeurés des saints anonymes si leur petite dernière n’avait fait une fulgurante "carrière" : Thérèse, décédée à 24 ans au carmel de Lisieux en 1897, devenue sainte universelle ralliant tous les âges et les suffrages...

 

 

 

 

« D’incomparables parents »

 

S’il n’est pas facile d’ « être fils de », « être parents de » Thérèse Martin ne fut ni un passe-droit ni un « blanc-saint » : Louis et Zélie durent se faire un prénom. Le 12 juillet 2008 à Alençon, où les époux vécurent – Louis tenait une horlogerie, Zélie assemblait de la dentelle –, le cardinal Martins annonça leur béatification pour le 19 octobre prochain à Lisieux – où Louis se retira avec ses filles après le décès de sa femme. « Ils ne vont pas être béatifiés parce qu’ils sont les parents de sainte Thérèse, explique le prélat avec son fort accent portugais, mais parce qu’ils se sont empressés de faire la volonté de Dieu où il les avait placés. Ils sont saints pour avoir sérieusement transmis la foi dans leur famille. Ce fut une foi vécue et non une série de normes à respecter. Louis et Zélie nous disent simplement que la sainteté concerne la femme, le mari, les enfants, les soucis du travail, et même la sexualité. Le saint n’est pas un surhomme, c’est un homme vrai ». « La fécondité spirituelle des Martin s’est révélée prodigieuse depuis 1897», précise Mgr Guy Gaucher, évêque émérite de Bayeux-Lisieux, sur le parvis de la basilique, dans la liesse et la carillonnade. « Pour ce qui est de la réputation, la “sainte famille Martin” vient au second rang après la Sainte Famille de Nazareth, ajoute, lyrique, le cardinal Saraiva Martins, dans un envol de tourterelles. La doctrine de la petite voie qui a fait de Thérèse un Docteur de l’Église ès science de l’amour de Dieu, nous la devons à la sainteté et à l’exemplarité de la vie de Louis et Zélie ». Thérèse a braqué le projecteur sur ses « incomparables parents » en affirmant par exemple que « le Bon Dieu m’a donné un père et une mère plus dignes du Ciel que de la terre ». Dès 1925, sortant de sa canonisation, le cardinal Vico déclare d’ailleurs : « Maintenant, on va s’occuper du papa ». Les travaux concernant une possible béatification de Louis et Zélie commencèrent en 1957. « En cinquante ans, sept mille témoignages de grâces obtenues par leur intercession ont été reçus à Lisieux », assure Mgr Bernard Lagoutte, recteur du sanctuaire. Vingt-cinq témoins interrogés, neuf mille sept cents lettres réunies permettent à Jean-Paul II de les déclarer vénérables en 1994. Mais pour la béatification, il fallait un miracle. Il va se produire.

 

 

 

 

Un désir de sainteté pour eux et pour leurs enfants

 

À quelques encablures de la basilique, dans le cœur de la ville, épargnée comme la cathédrale Saint-Pierre par le déluge de feu du 6 juin 1944, l’église Saint-Jacques accueille une remarquable exposition sur la famille Martin (1). Dans l’une des vitrines, trône un pavé de mille trente-quatre pages, couvert de tissu rouge. Pas franchement un roman d’été : il regorge de diagrammes, de reproductions de radiographies, de rapports d’examens médicaux. Il montre aussi les photos douloureuses d’un nourrisson, les bras en croix, percés de dix-huit tuyaux : Pietro Schirilo. Le cinquième enfant d’Adèle et Valter naît à Monza le 25 mai 2002, avec de graves problèmes respiratoires. L’enfant reste entre la vie et la mort durant quarante jours. Le 3 juin, ses parents décident de le faire baptiser. Un ami du couple, le Père Sangalli, leur offre une image de Louis et Zélie : « Les parents de Thérèse ont perdu quatre enfants, prions-les ! ». Les Schiliro, suscitant une immense chaîne de prière, commencent une neuvaine. La biopsie du 5 juin confirme le funeste pronostic : on leur conseille de renoncer à ce qui relève désormais de l’acharnement thérapeutique. Les Schiliro, encouragés par des amis fervents, entament une seconde neuvaine. Le 29 juin, une infirmière annonce une amélioration soudaine et imprévue : Pietro n’a plus besoin d’oxygène à 100 %. En l’espace de quelques jours, il respire par lui-même. Le 27 juillet, il est rendu à ses parents en parfaite santé. « Vu la complexité du cas et l’évolution clinique, lit-on dans le rapport médical, nous retenons la guérison comme un fait surprenant ». Celle-ci sera reconnue comme miraculeuse, le 10 juin 2003, par l’archevêque de Milan. Les Martin méritent qu’on dépoussière leurs portraits sépia. « On leur a reproché d’être une famille catho-royalo-ghetto-bigot : or j’ai découvert le contraire de la tristesse et du renfermé », confie Emmanuel Houis, responsable du service Accueil Jeunes, qui a « épluché » deux mille lettres de la correspondance familiale pour monter l’exposition de l’église Saint-Jacques. Ce jeune père de quatre enfants, visage émacié et peau diaphane, évoque Louis et Zélie avec flamme : « Le “petit couvent” n’était pas une prison austère mais un foyer joyeux. C’est une famille chrétienne, avec de l’amour entre les époux, de l’amour pour les enfants, de l’amour entre les enfants, et une étonnante unité ». « Cela n’empêchait pas certaines chamailleries ! ajoute Claire Houis, son épouse. Louis et Zélie ne sont pas des parents parfaits – ils ont fait des erreurs d’éducation – mais le Bon Dieu a “fait avec” car il fait partie intégrante de la famille. Contrairement à ce qu’on a dit, ils n’ont pas voulu que leurs filles deviennent des religieuses, mais des saintes. C’est ce désir de sainteté pour eux et pour leurs enfants qui m’impressionne car il “imbibe” toute la vie familiale ».

 

 

 

 

« Lisieux va devenir un sanctuaire familial »

 

Dans le quartier du village du Nouveau Monde, au nord de Lisieux, le sinueux chemin du Paradis mène à une maison de briques roses surmontée d’un « belvédère » : les Buissonnets. C’est dans cette maison de poupée que la famille Martin s’installa après la mort de Zélie en 1877. Thérèse y vécut plus de dix ans, avant d’entrer au Carmel. On peut voir, dans le jardin, cinq jeunes femmes en robe d’époque jouer au cerceau, avec la complicité d’un labrador, et sous l’œil attendri d’un homme en redingote. Elles jouent les cinq filles Martin le temps d’un jour de fête. Il se trouve que la blonde aînée est la mère des quatre autres : Marie-Anne Lucas, elle-même mère de six filles. Chaque semaine, cette Lexovienne se rend en pèlerinage sur la tombe des parents Martin. « Lisieux va devenir un sanctuaire familial, affirme-t-elle. On va venir du monde entier prier les parents de Thérèse. Ils nous montrent qu’une famille unie se construit sur un couple. Ils nous précèdent, nous encouragent et nous soutiennent dans cette aspiration commune que nous avons d’être l’un pour l’autre tremplin vers Dieu. La famille est, par excellence, une école de sainteté ; celle-ci commence par l’exercice du pardon ».

 

 

 

 

Les épreuves d’un couple moderne

 

Zélie la dentellière a fait de sa vie un point d’Alençon : une dentelle tissée avec amour dans les moindres détails et dont même les défauts servent la perfection. Louis l’horloger a installé au cœur de son cœur un battement d’amour, un tic-tac lui rappelant, à chaque seconde, la priorité des priorités : « Messire Dieu premier servi ». « Ils ont progressé dans la sainteté en traversant les étapes que rencontrent les couples modernes, remarque Henri Quantin, auteur avec son épouse Alice d’une épatante biographie des Martin (2) : ils se marient tard, s’inquiètent de la réussite de leurs affaires – Zélie Martin dirige une vraie PME et connaît la double journée des femmes qui travaillent – ; ils sont soucieux de l’éducation de leurs enfants… Ils vont être terrassés par des maladies contemporaines : le cancer pour Zélie et une maladie neuro-psychiatrique pour Louis. Ils n’ont été ni rose bonbon, ni noir mouroir, ni "étonnamment modernes", ni "grave ringards". Ils ont aimé, voilà tout. Ils ont aimé, comme Thérèse l’a défini et vécu : "en donnant tout et en se donnant eux-mêmes" ». Bienheureux après cent cinquante ans de mariage : c’est le vœu que nous formulons à l’égard des couples qui nous lisent. Avec l’assurance que Louis et Zélie vont les aider puisqu’ils ont décidé, à l’image de leur fille, de passer leur Ciel à faire du bien sur la terre. Pietro Schirilo et sa famille en savent quelque chose.

 


Article extrait de "Famille Chrétienne" (N°1596-1597) - Luc Adrian


(1) Exposition « Histoire d’une famille, Louis et Zélie Martin »,

à l’église Saint-Jacques de Lisieux, jusqu’à fin octobre 2008. Tous les jours de 14 h à 18 h.

Visite guidée par Emmanuel Houis le dimanche à 15 h. Renseignements : www.therese-de-lisieux.com

(2) Zélie et Louis Martin, les saints de l’escalier, par Alice et Henri Quantin, Cerf

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