Marie conçoit son fils dès son acquiescement à l'ange (prius in mente quam in ventre, dit Saint Augustin), et devient la Mère de Dieu, du Dieu fait homme. Le dogme de la Theotokos authentifie le dogme de l'Incarnation : le Christ assume la nature humaine sans l'abolir ni perdre son unité de personne. Si l'élément biologique est essentiel (« Heureux le sein qui t'as porté ! », Luc 11, 27) en vertu du réalisme chrétien, il est réalité théologique, réalisation et dépassement de l'Alliance. Marie est initiée par son Fils à une maternité spirituelle, qui est disponibilité totale, foi parfaite. Elle connut les renvois, et ceux de son Fils, ses moqueries, la purification de la foi dans l'obscurité. Comme pour Abraham, sa maternité universelle, ecclésiale, naît après le sacrifice du Fils de la promesse et le miracle qui a suivi. Elle est Mère des croyants, Mère des vivants, qui nous redonne la vie qui nous avait été enlevée suite à la faute d'Ève. Marie, Mère de l'Église qui ayant initié son fils aux mystères d'Israël, nous enfante maintenant à la foi dans la piscine du baptême, nous initie à la liturgie, dans laquelle l'Église qui nous enseigne est « la Sainte Vierge elle-même en grande patience et majesté » (Claudel, L'Épée et le Miroir).

 

C'est la même Nuée, le même Esprit à l'œuvre à la naissance de Jésus et à la naissance de l'Église. « C'est le même Verbe que l'une conçoit dans l'Esprit-Saint et que l'autre croit dans le même Esprit-Saint » (Lanfranc, De celanda confessione). « Le corps de l'Église, tout comme sa tête, naît du Saint-Esprit et d'une Église vierge, et de toutes les nations comme de membres divers il se forme en un seul homme nouveau » (Guitmond d'Aversa, De corporis et sanguinis Dominici veritate). Une maternité prolonge l'autre : « chaque fois qu'un homme devient chrétien c'est de nouveau le Christ qui naît » (Cardinal de Lubac, Méditation sur l'Église, Cerf, 2003, p. 285). Saint Paul avait conscience de participer à cette fonction maternelle de l'Église, au service de l'adoption filiale : « Mes petits enfants, vous que j'enfante à nouveau dans la douleur jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19).

 

Le Sénevé (Pentecôte 2005) - Journal des aumôneries de

l'École normale supérieure et de l'École des Chartes

Elle qui a gardé la foi quand tous étaient troublés, au Vendredi Saint, au Samedi Saint, Marie est par excellence l'épouse vierge à la fidélité indéfectible. Épouse de l'Esprit-Saint, qui la couvre de Son ombre, elle est identifiée à l'Épouse qu'est le Peuple de Dieu, à Israël, la fiancée irrépudiable, à la fille de Sion (So 3, 14-17, Za 2, 14). Elle est le véritable Israël, en qui ancienne et nouvelle alliance, Israël et Église, sont un sans séparation. Vrai reste saint, signe de la continuité de l'action divine dans l'histoire, Marie est totalement juive et totalement chrétienne : enfant de l'Alliance et mère de la Parole. « La Vierge Marie, qui fut la partie la meilleure de l'ancienne Église avant le Christ, mérita d'être l'Épouse de Dieu le Père pour devenir aussi l'exemplaire de l'Église nouvelle, Épouse du Fils de Dieu » (Rupert, De Spiritu Sancto, I, 8).

 

La virginité de Marie souligne que Jésus ne connaît qu'un Père, souligne la relation unique qui les lie. Mais cette virginité culmine en sa maternité, son adombration par l'Esprit-Saint, son orientation unique vers l'union avec le Christ dans le Saint-Esprit. En la fécondité virginale de Marie prend sens la constante vétérotestamentaire dans laquelle la stérilité, l'abandon de toute planification de sa vie, devient condition de fécondité. Comme en Marie la virginité et la maternité de l'Église se conditionnent et s'éclairent réciproquement. L'Église ne commet pas de faux sacrifices, ne subit pas de séductions idolâtriques ou idéologiques, et pour cette raison elle est féconde, par sa foi qui aime et espère et la grâce à laquelle elle répond par un oui au plan total de salut. Ce n'est qu'en se rattachant à ce mystère de la maternité virginale de Marie et de l'Église qu'on peut comprendre sans les opposer les charismes de virginité consacrée et de maternité.

 

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La perfection de l'acte de foi de Marie n'exclut nullement un progrès dans l'intelligence, et dans ce « pèlerinage de foi » (Lumen Gentium N°58) nourri des fidélités d'Israël, écoutant et méditant la Parole, le modèle exemplaire de la foi de l'Église naissant du peuple juif. Par l'obéissance de sa foi, elle dénoue le nœud de la désobéissance d'Ève. Si Marie vit dans l'intimité de son Fils, et l'enfante à la foi d'Israël, elle ne sait pas à quoi elle a dit oui. Marie, première Église, découvre peu à peu, dans le clair-obscur de la foi, dans la mémoire méditative, réflexive, interprétative, des Paroles, le plan salvifique de Dieu en son Fils, et sa propre fonction de maternité douloureuse. Sa foi, dès l'annonce de Syméon, est crucifiante, mais Marie se laisse modeler par Dieu, Lui obéissant quelle que soit l'obscurité de la route de foi, jusqu'à la communion au pied de la Croix au sacrifice du Christ. L'accueil de la volonté divine est total, son oui est l'écho parfait du oui humano-divin du Fils à Son Père.

 

Comme le Christ récapitule la tropologie vétérotestamentaire, Marie donne sa signification à la tradition féminine de la Bible. Les couples Hannah-Peninna (sœur de Hannah), Sarah-Agar, Rachel-Léa, où la femme stérile apparaît in fine comme vraiment bénie. C'est à la femme stérile qu'est adressée la promesse d'Isaïe 54, 1, sont récapitulés dans la fécondité virginale de Marie. Dans Marie, l'humble servante sans valeur ("tapeinos", Luc 1, 48) élevée au-dessus de toute créature, se retrouve le mystère de l'échange de la première et de la dernière place, des pauvres qui sont relevés, du cadet et de l'aîné : l'héritage est confié à Isaac, fils de la promesse, non à Ismaël (Ga 4, 21-31). Marie est aussi préfigurée par les figures salvatrices d'Esther et de Déborah, forces salvatrices de l'Israël battu, non prêtresses mais prophétesses.

 

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Lors de l'Annonciation, le oui de Marie à l'ange, qui n'eut pas le ricanement incrédule de Sarah, est le résumé et le dépassement de toute la foi et de toute l'espérance vétérotestamentaires. Elle met tout son être personnel à la disposition de Dieu, pour abriter Sa présence, la Shekhinah véritable, cette habitation de Dieu dans le sein d'Israël réalisée ici de façon inespérée. Elle est le vrai Temple de l'Esprit Saint, la Tente (skene) ou l'Arche d'Alliance au sens le plus réel : Dieu au cœur de la création, dans la chair d'un être humain, « Tabernacle du Dieu vivant », « Arche de la Nouvelle Alliance dorée par l'Esprit » (hymne acathiste). Elle devient, comme plus tard l'Église, le lieu de la rencontre entre Dieu et l'homme. Par elle est réalisée l'intégration de l'Ancienne Alliance dans la Nouvelle, du judaïsme dans l'Église, est montrée l'unité, l'indivision de l'acte salvifique de Dieu. On voit ici combien la mariologie peut aider à unifier l'exégèse des deux Testaments en comprenant le Christ et l'Église comme lieu herméneutique des écritures, qui sont manifestation de l'histoire salvifique de Dieu avec l'homme. Marie est la « concorde des Écritures » (Saint Pierre Damien).

 

Marie vit donc en totalité ce qui est visé par Sion. Fruit de la tradition d'écoute et de prière d'Israël, en elle est la plénitude de la grâce, non un don venant de Dieu, mais Dieu même ! C'est la joie messianique qui est annoncée à Marie, dont elle témoigne dans son Magnificat, dont elle est signe et qu'elle nous communique. Joie car le Seigneur est avec elle, car par elle naît l'Emmanuel, Dieu parmi les hommes. Elle est la femme à jamais bénie, en qui se manifeste la victoire de la grâce. Toute disponibilité, elle se laisse transpercer par le glaive, se laisse employer, consommer, pour être transformée en Celui qui a besoin de nous pour devenir fruit de la terre. En Marie, la Parole de Dieu ne rebondit pas sur une terre aride, mais s'enfonce dans la terre, en assume toutes les forces. La matière créée s'abandonne à la Parole pour se l'assimiler et la rendre vivante. Ainsi le Verbe rachète toutes les dimensions de l'homme et « fait toutes choses nouvelles ».

 

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XII. La cité de Dieu dans l’éternité

 

Le grand prophète du Nouveau Testament va nous dire maintenant la gloire de la cité de Dieu. « J’entendis après cela comme une voix de grandes foules dans le ciel, elle disait : Alléluia : Salut, gloire et puissance à notre Dieu, car ses jugements sont justes et vrais, et il a fait justice de la grande prostituée qui a corrompu la terre par sa prostitution, et il a vengé le sang de ses serviteurs, qu’elle avait répandu de ses mains, et ils répétèrent : Alléluia. Et je vis la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, et j’entendis une grande voix qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes et il demeurera avec eux. Et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux : et il n’y aura plus ni mort, ni deuil, ni cri, ni douleur, jamais, car le premier état est passé. Et celui qui était sur le trône, dit : Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il me dit : Ecris, ces paroles sont vraies et certaines. Et il dit : C’est fait, à qui a soif je donnerai à boire de la fontaine de l’eau de la vie, gratuitement. Qui sera victorieux, aura ces choses : et je serai son Dieu, et il sera mon fils. Mais les timides, les incrédules, les abominables, les homicides, les fornicateurs, les empoisonneurs, les idolâtres et tous les menteurs, auront leur part dans l’étang brûlant de feu et de souffre. Alors un ange me montra la grande cité, la Jérusalem nouvelle : il n’y entrera rien de souillé, ni aucun de ceux qui commettent l’abomination ou le mensonge, mais seulement ceux qui sont écrits au livre de vie de l’Agneau. Il n’y aura plus là d’anathème : mais il y aura le trône de Dieu et de l’Agneau, et ses serviteurs le serviront. Ils verront sa face, et auront son nom sur leur front. Il n’y aura plus là de nuit, et ils n’auront besoin ni de lampes, ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les éclairera, et ils régneront dans les siècles des siècles » (Apocalypse XIX-XXII).

 

Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei. (Ps. LXXXVI, 3).

 

XI. La chute de Babylone

 

Saint Jean, dans sa divine Apocalypse, nous décrit la chute de Babylone. Il dit : « Je vis un ange qui descendait du ciel, il avait une grande puissance, et la terre fut éclairée de sa gloire. Et il cria avec force, et il dit : Elle est tombée, elle est tombée cette grande Babylone. Toutes les nations ont bu du vin de sa prostitution : les rois de la terre se sont corrompus avec elle, et les marchands de la terre se sont enrichis de son luxe. Et j’entendis une autre voix qui venait du ciel et qui disait : Sortez de cette ville, ô mon peuple, de peur que vous n’ayez part à ses péchés, et que vous ne receviez de ses châtiments. Traitez-la comme elle vous a traités : multipliez ses tourments et ses douleurs, à proportion de ce qu’elle s’est livrée à l’orgueil et au luxe. Elle s’est dit dans son cœur : je suis reine et sur le trône ; je ne serai point veuve et je ne connaîtrai pas le deuil. C’est pourquoi en un même jour viendront sur elle ses châtiments, et la mort, et le deuil, et la famine, et elle sera brûlée par le feu : car il est fort le Dieu qui la jugera. Les rois de la terre pleureront sur elle ; les marchands de la terre pleureront et gémiront sur elle, parce que personne n’achètera plus leur marchandises, ces marchandises d’or, d’argent, de pierreries, de perles, de lin, de pourpre, de soie, d’ivoire, d’airain, de fer, de marbre... Ciel, soyez dans la joie, et vous aussi, saints, vous Apôtres et prophètes, parce que Dieu a fait justice de Babylone » (Apocalypse XVIII).

 

De ces paroles nous recueillons ceci : trois choses ont fait Babylone, et trois choses ont amené sa ruine : l’orgueil, le luxe, l’industrialisme, c’est-à-dire les trois concupiscences. On est puni par où l’on a péché : Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur. (Sap., XI, 17.)

 

 

(à suivre…)

X. Les fins des deux cités

 

Par les fins des deux cités, il faut entendre non ce qui les ferait cesser d’être, mais le terme au-delà duquel elles n’ont plus rien à chercher, plus rien à attendre. La fin de la cité de Dieu, c’est Dieu lui-même, et la fin de la cité du monde, c’est le degré de mal qu’elle ne dépassera pas ; d’un côté le souverain bien, de l’autre le souverain mal : d’un côté la vie éternelle, de l’autre la mort éternelle.

 

Les saints, les fidèles qui n’auront point aimé la terre ni la vanité de ce monde, trouveront Dieu qu’ils auront aimé par-dessus tout : en quittant la vie présente, ils n’auront rien perdu de ce qu’ils aimaient ; et ce qu’ils auront cru, ils le verront, et dans cette vision de paix, ils seront bienheureux.

 

Les infidèles, les pécheurs n’auront plus rien de ce qu’ils auront aimé, et n’auront pas Dieu dont ils n’ont pas voulu : ils trouveront en eux-mêmes la cause de leur châtiment, et tout en ne pouvant plus mourir, ils seront dans la mort éternelle.

 

« Après la résurrection et le jugement universel, les deux cités auront atteint leur fin, celle de Jésus-Christ et celle du diable : l’une des bons, l’autre des méchants, l’une et l’autre toutefois composée d’anges et d’hommes. Les bons n’auront plus jamais la volonté de pécher, les méchants n’en auront plus la faculté. Et il n’y aura plus de mort à attendre, ni pour ceux qui vivront vraiment heureux dans la vie éternelle, ni pour ceux qui sans pouvoir mourir resteront malheureux dans la mort éternelle, parce que les uns comme les autres seront là pour toujours ». (Saint Augustin - Enchirid. Cap. XXXI.)

 

 

(à suivre…)

IX. De Babylone à Jérusalem

 

Il y a des concitoyens de Jérusalem qui peuvent se trouver, pour un temps, perdus dans Babylone. Ils y sont tombés, ou par le péché originel ou par le péché actuel, mais à l’heure que Dieu sait, ils sortent de la captivité et rentrent en liberté. Ecoutons Saint Grégoire : « Le Seigneur par un de ses prophètes, dit : Tu iras jusqu’à Babylone et là tu seras délivré (Mich., IV, 10). Souvent un homme tombé dans la confusion des vices, rougissant du mal qu’il a fait, revient à la pénitence, et par une vie sainte se relève de ses chutes. N’est-ce point là cet homme qui est venu jusqu’à Babylone, et qui y a été délivré ? Oui, son âme est devenue confusion, et il a fait le mal, puis il a eu honte, s’est redressé contre lui-même, et en faisant le bien s’est rétabli dans un état meilleur. Il a donc été délivré dans Babylone, lui que la divine grâce « a sauvé du pays de la confusion » (In Ezech. Lib. I Hom. X.) ».

 

Le passage de Babylone à Jérusalem n’est pas toujours libre. Souvent il y a lutte, et contre soi-même, et contre les habitants de Babylone qui veulent y demeurer, et qui veulent y faire demeurer avec eux ceux qui y sont. Mais comme en quelques enfants de Jérusalem nous avons vu prévaloir le péché, nous voyons aussi en quelques enfants de Babylone prévaloir la grâce de Notre-Seigneur ; et ceux dont Dieu a touché les cœurs quittent Babylone dont ils n’étaient pas, et viennent à Jérusalem chercher et trouver la paix des enfants de Dieu.

 

 

(à suivre…)

VIII. De Jérusalem à Babylone

 

Par suite de la lutte entre les deux cités, on voit quelquefois des habitants de l’une passer dans l’autre. Toute armée a ses déserteurs. Il arrive donc que des habitants de la cité de Dieu, cessant d’être fidèle à leur Créateur et à leur Sauveur, deviennent enfants de Babylone. Tel cet homme qui, allant de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent et le couvrirent de plaies : ainsi le déserteur de la cité de Dieu est dépouillé des dons de la grâce, et blessé dans tout ce qui lui reste. Tel encore l’enfant prodigue qui, voulant vivre sa liberté, quitta la maison de son Père et s’en alla dans un pays lointain où il gardait des pourceaux. Ce pays lointain, c’est Babylone.

 

Tels sont encore les hérétiques et les schismatiques qui, après avoir reçu le baptême, se séparent de la communion catholique, rompant les liens de la foi et de la charité qui les faisaient citoyens de Jérusalem, et s’en vont habiter la cité qu’ils se sont bâtie eux-mêmes, en cela pareils à Caïn. Tels sont encore beaucoup de catholiques qui, ayant perdu la charité, demeurent dans l’habitude et l’état du péché : y vivent dans un sorte de sécurité et y meurent dans une fausse tranquillité : eux aussi sont passés de Jérusalem à Babylone.

 

Mais tous ces hommes, étaient-ils vraiment de Jérusalem ? « Ils sont sortis d’avec nous, dit Saint Jean Apôtre, mais ils n’étaient point d’entre nous, car s’ils en eussent été, ils seraient demeurés avec nous » (Jean I, II, 19). En tous ces hommes, le péché introduit dans l’humanité par Adam, a prévalu sur la grâce qui leur avait été donnée en Notre-Seigneur : c’est là un mystère formidable et une cause de douleur très amère et très profonde pour tous ceux dont le cœur est fixé dans Jérusalem.

 

 

(à suivre…)

VII. Lutte entre les deux cités

 

Les hommes ont été créés pour vivre en société : Ils s’appellent les uns les autres, ils veulent s’unir, se grouper, afin de s’aider mutuellement et de jouir ensemble des biens de la société. Cet ordre vient de Dieu, et il aurait été gardé fidèlement et inviolablement si le péché n’eût pas mis le désordre dans le monde, et n’eût pas formé une cité à côté de la cité de Dieu. Toutefois les habitants de la cité du monde n’ont point rejeté l’antique lien de société créé de Dieu parmi les hommes, et eux aussi tendent à s’unir les autres hommes dans une même communauté d’amour, de mœurs et par suite de cité. D’autre part, la cité de Dieu, fidèle à son Créateur, aspire à réunir tous les hommes dans la connaissance et dans l’amour de Dieu, afin que tous aient part en elle et avec elle aux biens de la maison de Dieu.

 

On voit, dès lors, les points de départ de la lutte entre les deux cités. Chacune d’elles veut faire prévaloir l’amour qu’elle porte au cœur, et les mœurs qui en sont la suite. La cité du monde a ses amours qui nous flattent, ses erreurs qui nous trompent, ses menaces et ses scélératesses qui nous épouvantent, amores, errores, terrores, dit Saint Augustin, et avec ces armes, elle entre en lutte contre la cité de Dieu.

 

De son côté la cité de Dieu porte en elle le chaste amour de son Dieu et de son prochain, la foi, et avec la foi, toute vérité, ses œuvres de paix, de dévouements pour tous et envers tous, et avec ces armes divines elle soutient les assauts de la cité du monde, et sauve les enfants de Dieu. La lutte a commencé dès qu’il y eut deux frères sur la terre, Caïn et Abel sont le commencement et le type des deux cités. Caïn tue, Abel est victime : mais celui qui tue est plus tué que sa victime : Abel succombe et il triomphe. Ainsi la cité du monde opprime souvent la cité de Dieu : mais plus elle paraît s’élever, plus sa chute sera formidable : et la cité de Dieu, alors même qu’elle semblerait vaincue, demeure victorieuse, parce que Dieu est avec elle.

 

 

(à suivre…)

VI. Mœurs et coutumes de la cité de Dieu

 

Si la cité du monde aime à sa manière, la cité de Dieu aime à la manière de Dieu. Ici, toute la loi se résume dans la charité, l’amour de Dieu et du prochain. La charité, dit Saint Augustin, la charité douce en parole, plus douce en action. Dilectio, dulce verbum, sed dulcius factum. (In Epist. S. Joann. Tract. VIII). Aimer Dieu et chercher en lui le bonheur, c’est ce qui règle en nous tout l’homme intérieur : Aimer le prochain et lui souhaiter d’être avec nous heureux en Dieu, c’est ce qui règle tout l’homme extérieur : et alors tout étant bien ordonné avec Dieu, tout se trouve bien ordonné avec les hommes. C’est pour cela que toutes les législations dignes de ce nom sont puisées dans les dix commandements de Dieu : tous les législateurs reconnurent qu’ils ne sauraient mieux régler les Etats qu’en imitant, selon la mesure du possible, la législation de la cité de Dieu, laquelle est le premier des Etats, et par conséquent la règle comme le salut des Etats temporaires et transitoires.

 

La cité de Dieu professe donc, avant tout, le respect de Dieu, ce respect qui se nomme l’adoration : par suite, elle professe le respect du prochain, qui est l’œuvre de Dieu et qu’il faut aimer pour Dieu. C’est de là que découle toute la morale chrétienne : morale qui, tout en assurant l’éternel bonheur des hommes, leur procure aussi la plus grande somme possible de paix et de bonheur ici-bas : en sorte que si l’humanité tout entière était unie dans l’adoration de Dieu et dans la pratique de sa loi, nous verrions diminuer, dans des proportions incalculables, les maux qui nous affligent ici-bas, et la terre pourrait devenir le vestibule du ciel.

 

C’est une chose à laquelle on ne réfléchit pas assez : et pourtant quoi de plus désirable que de travailler au repos et au bien de l’humanité sur la terre afin que tous aient la plus grande facilité possible de s’acheminer vers l’éternelle félicité. Si la cité de Dieu était libre ici-bas, si elle pouvait déployer à son aise toutes les ressources de la charité que Dieu inspire au cœur de ses enfants, ce serait merveille de voir combien de souffrances disparaîtraient, combien les pauvres seraient consolés, combien le travail serait facilité, et combien la vie présente serait plus heureuse que nous ne la voyons. Mais la cité de Dieu n’est pas libre ici-bas : elle a la liberté intérieure d’aimer, mais elle n’a pas la liberté extérieure de faire produire à son amour tous les fruits qu’il voudrait porter : elle en souffre, elle prie et demande à Dieu la délivrance, la liberté, la vraie liberté.

 

 

(à suivre…)

V. Mœurs et coutumes de la cité du monde

 

Les mœurs sont le fruit des amours. Tel amour, telles mœurs. Or l’amour qui règne en la cité du monde, c’est l’amour de soi : l’amour de soi mal entendu, l’amour de soi se faisant soi-même sa fin, sa loi, sa raison d’être, ce qui est la négation de Dieu. Cette simple remarque nous donne l’explication de l’athéisme moderne. Nos impies ont la logique du mal : logique funeste dont ils sont les victimes. L’amour de soi étant pris ainsi comme loi suprême, ne peut cependant trouver en soi sa satisfaction. Dieu seul se suffit lui-même. Et les créatures qui veulent singer Dieu dans cette sublime prérogative ne tardent pas à reconnaître leur indigence. Dans la maison de mon Père, disait l’enfant prodigue, les mercenaires même ont du pain en abondance, et dans ce pays-ci, moi, je meurs de faim. (S. Luc, XV, 17). Alors, manquant de tout, la créature regarde autour d’elle ou au-dessous d’elle ; elle va quêtant, par-ci, par-là, ou de la gloire, ou des possessions terrestres, ou des plaisirs : c’est-à-dire que l’amour propre, forcé de sortir de lui-même, se montre par une des trois concupiscences, et cherche ainsi à attirer à soi de quoi satisfaire à son besoin d’aimer, de jouir, de posséder : besoin invincible et cependant insatiable.

 

Toute la morale de la cité du monde, morale indépendante comme on le voit, découle de cette source funeste de l’amour-propre, source qui se divise en trois branches, et va se répandre de tous côtés, pour y promener son indigence, mendier des satisfactions, et cela toujours en vain, car les satisfactions manquent et l’indigence reste. C’est un des caractères de la cité du monde, elle veut jouir dans le présent ; et pour l’amour de cette jouissance dans le présent, elle sacrifie toute espérance dans l’avenir.

 

Saint Augustin dit quelque part que, dans la cité de Dieu, par le cœur la chair est purifiée : Per cor caro mundatur. (De civitate Dei, Lib. X, c. XXV). Mais dans la cité du mal, là où le cœur est ainsi livré à l’amour-propre, il devient lui-même souillé, et il ne tarde pas à souiller la chair qu’il aurait dû sauver. C’est pour cela que dans la cité du monde on ne veut point de la sainteté du mariage : on aime les unions libres [CEC : N°2390-2391], c’est-à-dire la liberté du désordre. Dans le mariage même, on ne veut pas des fruits du mariage. Dans ces conditions, la femme est sans dignité, la vie sans honneur comme sans bonheur, et la mort sans espérance. Reste donc, comme dit Saint Paul Apôtre, l’effroyable attente du jugement et le feu qui dévorera les ennemis de Dieu (Hébreux, X, 27).

 

 

(à suivre…)

IV. Comparaison des deux citées

 

La cité de Dieu est l’œuvre de Dieu : elle est par un acte très saint et très bon du Créateur, lequel acte, en appelant les créatures raisonnables à l’existence, les appelle aussi à la grâce et enfin à la gloire, et se forme d’elles et en elles la cité qui est à lui. En cette cité, tout est bien en tant qu’il vient de Dieu, tout est bon en tant qu’il tend à Dieu, et tout est heureux en tant qu’il demeure pour toujours attaché à Dieu. La cité du monde est l'œuvre de la créature se séparant de Dieu par la désobéissance, vivant sans Dieu sous le prétexte d’une fausse liberté, et enfin aboutissant à un malheur irrémédiable dans l’enfer, là où les pauvres damnés auront faim et soif de Dieu et ne pourront plus arriver à lui.

 

La cité de Dieu est Jérusalem, c’est la vision de paix : là les âmes jouissent de la paix intérieure toujours, de la paix extérieure rarement, et ont à soutenir une rude guerre, presque continuellement. La cité du monde n’a jamais la paix intérieure, et bien rarement la paix extérieure ; c’est pourquoi elle est comparée dans l’Ecriture à la mer : « Les méchants sont comme une mer agitée qui ne peut se calmer, et dont les flots jettent de la fange et de l’écume : il n’y a point de paix pour les impies, c’est mon Dieu qui l’a dit ». (Isaïe, LVII, 20-21)

 

La cité de Dieu traverse le temps pour arriver à l’éternité : son cœur est fixé en Dieu qui ne passe pas : c’est pour cela que les maux présents sont impuissants à lui ôter sa paix intérieure. La cité du monde, désespérant de l’éternité, voudrait se fixer dans le temps, mais le temps qui passe lui enlève tous les jours les objets de ses jouissances trompeuses ; c’est pourquoi elle n’a point la paix.

 

Les deux cités sont maintenant confondues et extérieurement mêlées : l’enfant de Jérusalem est coudoyé par les enfants de Babylone : ils peuvent habiter ensemble sous un même toit, vivre à la même table, manger du même pain, mais ils n’ont point au cœur le même amour. Et c’est là, comme nous l’avons dit, le principe de la distinction des cités dans le présent, comme ce sera la cause de leur séparation dans l’éternité.

 

 

(à suivre…)

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